Blog

Un crime ne surgit pas du néant !

Le 04/07/2026

Un crime ne surgit pas du néant. Il n'est pas non plus le produit mécanique d'un profil pathologique ou d'une circonstance malheureuse. Ce que l'analyse criminologique classique peine à expliquer, et que le sens commun rate systématiquement, c'est la précision du passage à l'acte : pourquoi ce moment, cette victime, ce contexte, et pas un autre ?

La réponse n'est pas dans une cause. Elle est dans une convergence.

L'approche DS2C repose sur un postulat simple mais radical : un passage à l'acte n'est jamais le produit d'un facteur isolé. Il résulte de la synchronisation, à un instant précis, de quatre niveaux d'analyse distincts : évolutif, tempéramental, structurel, relationnel. Quand ces quatre niveaux se rejoignent dans le même intervalle de temps, le basculement devient possible. Parfois inévitable. Comprendre un crime, c'est comprendre cette mécanique de convergence. C'est ce que ma méthode propose. C’est ce que cet article propose d’expliquer.

 

L'auteur : Profil psychologique et motivations

Comprendre un passage à l'acte commence toujours par une question en apparence simple : qui est cet individu, et qu'est-ce qui, en lui, a rendu cet acte possible ?

La réponse ne se trouve ni dans le casier judiciaire ni dans le diagnostic psychiatrique. Elle se trouve dans la structure. Chaque individu fonctionne selon une organisation psychique qui détermine sa capacité à tolérer la frustration, à différer la décharge pulsionnelle, à symboliser ce qui déborde. Cette structure (névrotique, état-limite ou psychotique selon Bergeret) n'est pas un destin, mais elle définit des seuils : jusqu'où le sujet peut absorber la pression avant que les mécanismes de régulation cèdent.

À cette structure s'ajoute le tempérament au sens caractérologique (Le Senne). Un même conflit interne ne s'exprime pas de la même façon selon que le sujet présente un profil colérique (impulsif, à réaction rapide et intense) ou sentimental (accumulateur, à réaction différée mais potentiellement plus ravageuse). Le tempérament ne crée pas la violence, il en module la forme et la temporalité.

Enfin, il y a le substrat évolutif : les pulsions d'agression, de domination, de survie ne sont pas des pathologies. Ce sont des héritages adaptatifs, des réponses phylogénétiquement anciennes qui, dans certaines configurations, reprennent le dessus sur les régulations acquises. L'auteur d'un passage à l'acte n'est pas un monstre sorti de nulle part. C'est un sujet dont les systèmes de régulation ont, à un moment précis, été dépassés.

Ce constat impose une évidence : analyser l'auteur seul ne suffit pas. Une structure fragilisée, un tempérament impulsif, un substrat pulsionnel activé, tout cela peut coexister des années sans produire le moindre acte criminel. Il manque encore deux éléments décisifs : la victime, et la situation.

 

La victime : Rôle et influence dans la dynamique criminelle

La criminologie traditionnelle a longtemps traité la victime comme un objet passif, celui sur lequel l'acte se dépose. C'est une erreur d'analyse, et une erreur coûteuse.

La victime n'est pas un détail du décor. Elle est un opérateur actif de la dynamique criminelle, non pas au sens moral, il ne s'agit en aucun cas d'une culpabilisation, mais au sens structurel et relationnel. Ce que la victime représente dans l'économie psychique de l'auteur est souvent plus déterminant que ce qu'elle est réellement. Elle peut incarner une figure d'autorité menaçante, un objet de désir inaccessible, un miroir de mépris insupportable. Elle occupe une place dans le scénario interne de l'auteur avant même que la rencontre ait lieu.

La relation entre les deux protagonistes génère par ailleurs une configuration communicationnelle spécifique. Les patterns d'interaction, comme la domination/soumission, l’escalade symétrique, la double contrainte, ne sont pas neutres. Ils exercent une pression sur le système de régulation de l'auteur, parfois de façon progressive et invisible, parfois de façon brutale. La réaction de la victime, qu'elle fuie, résiste, se soumette ou contre-attaque, modifie en temps réel la trajectoire de l'acte.

Ignorer la victime dans l'analyse, c'est amputer la compréhension de la moitié de la dynamique. Mais même en combinant auteur et victime, quelque chose manque encore : le moment, le lieu, la configuration qui a rendu la rencontre explosive plutôt qu'anodine.

 

Le contexte : Facteur catalyseur du passage à l'acte

Le contexte situationnel est souvent présenté comme le déclencheur du passage à l'acte. C'est une simplification utile, mais trompeuse.

Le contexte ne déclenche rien par lui-même. Ce qu'il fait, et c'est déjà considérable, c'est saturer une capacité de régulation déjà sollicitée. Une crise financière, une humiliation publique, une rupture, la présence d'une arme, l'absence de témoins : ces éléments ne produisent pas la violence, ils éliminent les derniers pare-feux qui la contenaient. Le contexte est moins un détonateur qu'un amplificateur situationnel qui vient se superposer à une vulnérabilité structurelle préexistante.

C'est pourquoi deux individus placés dans une situation objectivement identique peuvent réagir de façon radicalement différente. L'un traverse la crise, l'autre bascule. La différence ne tient pas au contexte, il est identique pour les deux, mais à ce que chacun apporte dans cette situation : sa structure de régulation, son profil tempéramental, la représentation qu'il se fait de la victime potentielle, l'état d'activation de son substrat pulsionnel.

Le contexte est donc à la fois indispensable à l'analyse et insuffisant à l'explication. Il est la dernière pièce d'un puzzle dont les autres éléments étaient déjà en place. Et c'est précisément lorsqu'on les assemble tous qu'apparaît la dynamique réelle du passage à l'acte.

 

La dynamique triangulaire : Auteur, victime et situation

Le passage à l'acte criminel ne résulte jamais d'une cause unique. Il résulte d'une convergence, celle de l'auteur, de la victime et du contexte, qui se produit à un moment précis et selon une temporalité qui n'est pas le fruit du hasard, même quand elle en a l'apparence.

C'est ce que la méthode DS2C permet de modéliser. Chaque niveau analytique opère à sa propre vitesse : le substrat évolutif (N1) s'active brutalement sous l'effet d'une menace perçue ; le tempérament (N2) module cette activation, l'amplifiant ou l'amortissant selon le profil caractériel ; la structure psychique (N3) tente de réguler ce qui remonte et échoue quand ses mécanismes de défense sont débordés ; le contexte relationnel (N4) exerce une pression externe qui vient précipiter la rupture. Le passage à l'acte survient quand ces quatre niveaux se synchronisent dans le même intervalle de temps : c'est la temporalité différentielle qui se referme comme un piège.

Ce modèle n'explique pas seulement pourquoi un crime a été commis. Il explique pourquoi à ce moment-là, avec cette victime-là, dans ce contexte-là et pas avant, pas après, pas avec quelqu'un d'autre. Il permet également d'identifier les points d'intervention possibles : agir sur le contexte situationnel (N4), renforcer les capacités de régulation (N3), travailler les schémas tempéramentaux (N2), désamorcer l'activation pulsionnelle (N1). Prévenir un passage à l'acte, c'est désynchroniser ce qui était en train de converger.

 

Conclusion

Un crime n'est pas une anomalie tombée du ciel. C'est un système qui s'est refermé.

Auteur, victime, contexte : trois variables que la criminologie traditionnelle liste souvent comme des cases à cocher. Ce qu'elle rate, c'est la dynamique, c’est le fait que ces trois éléments ne s'additionnent pas mais se potentialisent. Qu'un substrat pulsionnel activé, traversant un tempérament impulsif, dans une structure qui ne tient plus, face à une victime qui cristallise tout ce qui est insupportable, dans un contexte qui a supprimé les derniers garde-fous, ce n'est plus une somme de facteurs de risque. C'est une mécanique.

Comprendre cette mécanique ne rend pas le crime inévitable. Cela le rend lisible. Et ce qui est lisible peut, parfois, être arrêté.

 

Pendule

La préméditation est un mythe !

Le 18/07/2026

Un mot revient sans cesse dans les comptes rendus d'assises : "prémédité". Il rassure. Il suppose un sujet froid, calculateur, maître de son geste, l'antithèse du fou furieux, l'incarnation du Mal en pleine possession de ses moyens. Le droit en a besoin pour graduer la peine. La psychologie de comptoir en a besoin pour se rassurer : au moins, celui-là savait ce qu'il faisait.

 

Le problème, c'est que la préméditation n'est presque jamais ce qu'elle prétend être.

Darwin d’abord (Niveau 1). Le comportement le plus soigneusement planifié reste, à la racine, une décharge pulsionnelle (Darwin), une réponse adaptative détournée, dont la fonction originelle (éliminer une menace, sécuriser une ressource, restaurer un statut) n'a pas changé depuis que nos ancêtres n'avaient pas de code pénal. Ce qui change, c'est le délai entre l'activation et la décharge. Un sujet peut mettre trois semaines à "planifier" ce qu'un autre exécute en trois secondes. La différence n'est pas de nature, elle est de tempo.

Ici intervient Bergeret (Niveau 3), et c'est là que le mythe s'effondre vraiment. Ce qu'on appelle "préméditation" est le plus souvent une rationalisation secondaire, une mise en récit que le Moi construit après l'acte, ou pendant sa maturation, pour donner une cohérence narrative à une poussée qu'il ne maîtrise pas structurellement. Le sujet à organisation limite qui "planifie" son passage à l'acte pendant des semaines ne contrôle pas davantage sa pulsion qu'un impulsif à la structure plus fragile : il dispose simplement d'un appareil défensif plus élaboré, capable de tenir la tension plus longtemps avant que la digue ne cède. La préméditation n'est pas la preuve d'une maîtrise. C'est la preuve d'une fenêtre de régulation temporelle plus large,  rien de plus.

Le Senne (Niveau 2) explique pourquoi cette fenêtre varie tant d'un individu à l'autre. Le Colérique décharge vite, dans l'instant, avec un différé quasi nul entre l'activation et l'acte, son "passage à l'acte" ressemble à une explosion. Le Sentimental, lui, accumule, rumine, orchestre  et c'est précisément cette capacité d'accumulation caractérielle qu'on confond, au tribunal, avec une intention froide et délibérée. Il n'a pas plus "choisi" son crime que le Colérique le sien. Il l'a simplement mis plus longtemps à mûrir dans une structure qui autorise la rumination.

Reste Watzlawick (Niveau 4), qu'on oublie systématiquement dans ce débat : le délai de préméditation est presque toujours rempli d'interactions avec le système relationnel visé : provocations, escalades symétriques, tentatives de médiation qui échouent. Le crime "prémédité" n'est pas préparé dans le vide ; il est co-construit, sur la durée, par une dynamique relationnelle que personne, au procès, ne songe à interroger avec la même minutie que l'agenda de l'accusé.

Alors non : la préméditation n'est pas la marque du Mal absolu qu'on aime brandir dans les prétoires et sur les plateaux. C'est un artefact temporel, la trace d'un tempo différentiel entre pulsion, tempérament, structure et contexte. Juridiquement, la distinction a son utilité. Cliniquement, elle ne veut à peu près rien dire.

 

16104

Le trait de caractère seul ne prédit rien

Le 11/07/2026

Marc a quarante-sept ans, il est comptable, et depuis vingt-trois ans ses collègues le décrivent avec le même mot : posé. Jamais un éclat de voix en réunion, jamais un retard. Le genre d'homme qui ne ferait pas de mal à une mouche. Un soir de novembre, il tue sa femme à coups de couteau dans leur cuisine, pendant que leurs enfants dorment à l'étage.

Les enquêteurs cherchent le signal manqué. Vingt ans de vie conjugale épluchés, les voisins interrogés, le médecin traitant convoqué. Rien. L'homme qu'on décrit le mardi ressemble trait pour trait à celui qui a tué le lundi soir. Rien n'a changé dans sa personnalité. Tout a changé dans sa vie, sans qu'aucun geste ne l'ait annoncé, ne soit perceptible.

Voilà qui devrait rendre méfiant envers une idée pourtant confortable : qu'un profil de personnalité correctement cartographié permettrait d'anticiper les actes les plus graves d'un individu. Ce n'est pas une anecdote clinique isolée. C'est très exactement ce que la psychologie de la personnalité a découvert sur elle-même, à ses dépens, il y a plus de cinquante ans.

 

Un trait de caractère explique-t-il seulement un dixième de ce que nous faisons ?

En 1968, le psychologue Walter Mischel pose une question d'apparence anodine : si l'on mesure un trait de caractère chez quelqu'un, comme l’honnêteté, la timidité ou l’agressivité, quelle est la probabilité qu'il se manifeste réellement dans une situation donnée ? La réponse, une fois les études compilées, fait l'effet d'une bombe : la corrélation dépasse rarement 0,30. Connaître le trait dominant d'une personne permet d'expliquer, au mieux, un dixième de ce qu'elle va faire. Le reste échappe totalement au trait.

Ce chiffre démonte l'intuition que nous partageons presque tous : qu'un individu est fondamentalement d'une certaine manière, et que cette manière devrait se lire dans ses actes comme un filigrane. Le même homme peut être d'une probité scrupuleuse au bureau et tricher sans vergogne au poker le dimanche. Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est simplement que le trait n'est pas ce qui pilote le comportement, ou si peu que le miser seul relève à peine mieux que le hasard.

La discipline a mis près de vingt ans à digérer la nouvelle, dans ce qu'on a appelé le débat personne-situation. Le trait n'est pas faux. Il est tout simplement incomplet, une potentialité qui ne devient comportement observable que rencontrée par une situation qui la fait sortir de sa réserve. Un tempérament colérique n'explose pas dans le vide : il explose dans une configuration précise, à un moment précis.

 

Alors peut-on seulement prédire la violence ?

Si Mischel a montré que le trait est un mauvais prédicteur, John Monahan a démontré quelque chose de bien plus embarrassant encore. À la fin des années 1970, il compile les études où l'on demandait à des psychiatres d'évaluer, à partir de leur examen clinique, quels patients allaient commettre un acte violent dans les mois ou années suivantes. Une fois les prédictions confrontées aux faits : dans la majorité des études compilées, environ deux prédictions de violence sur trois, émises par des cliniciens expérimentés, ne se sont pas réalisées.

(Précision de méthode : ce chiffre est donné avec l'ordre de grandeur généralement cité dans la littérature de psychologie légale. Pour une citation précise étude par étude, vérifier le texte primaire : Monahan, 1981, The Clinical Prediction of Violent Behavior.)

La raison tient à un principe statistique sans rien d'ésotérique : le problème du taux de base. La violence grave reste, dans une population donnée, un événement rare et quand l'événement à prédire est rare, même un instrument raisonnablement fiable produit mécaniquement une majorité de fausses alertes. Le nombre de gens qui « ressemblent » au profil dangereux sans jamais passer à l'acte est toujours, arithmétiquement, bien supérieur au nombre de ceux qui vont réellement le faire.

Les vingt-trois années de calme documenté de Marc n'étaient pas une anomalie statistique. Elles étaient très exactement ce que prédit la logique du taux de base : des milliers d'hommes présentent un tempérament aussi maîtrisé que le sien sans jamais toucher un couteau. Le signal n'était pas dans sa personnalité. Il était dans une configuration, un soir de novembre, que ni Le Senne ni aucun test ne pouvait voir venir en amont.

 

Alors, que reste-t-il du trait ?

Personne de sérieux n'a jeté le trait lui-même, cela contredit l'expérience clinique la plus élémentaire, celle qui fait dire en cinq minutes d'entretien que tel patient est structurellement colérique et tel autre structurellement apathique. La reformulation qui a fini par s'imposer tient en une phrase : le trait n'est pas faux, il est inerte sans déclencheur.

La Trait Activation Theory, développée dans les années 2000, a donné un nom à ce mécanisme. Un trait de personnalité ne se traduit en comportement observable que lorsqu'une situation pertinente vient l'activer, un peu comme un gène qui ne s'exprime que sous certaines conditions environnementales. Hors de cette rencontre, le trait reste une potentialité silencieuse, invisible même à l'intéressé lui-même.

C'est un aveu de taille pour une discipline qui a bâti son économie entière sur la promesse de cartographier la personnalité pour en déduire le comportement. C'est précisément le point aveugle que la plupart des grilles vendues au grand public continuent d'ignorer avec un aplomb commercial remarquable. Elles vendent un instantané en promettant un pronostic.

C'est le renversement que ma propre pratique clinique m'a conduit à formaliser plus précisément que ne le fait la littérature académique. Le tempérament, qu’il soit colérique, sentimental, ou apathique, selon la typologie de René Le Senne, n'est effectivement qu'un potentiel d'amplification ou d'atténuation : il détermine comment un individu réagira si quelque chose l'active, pas s'il réagira.

Mais la théorie académique s'arrête là où le travail clinique commence, et c'est sur trois points qu'elle laisse dans le flou que je m'en écarte. Elle ne dit rien de ce qui, en amont du tempérament, fournit la charge à amplifier.

La question de Darwin : quel substrat pulsionnel archaïque de survie ou de défense de territoire se trouve mobilisé avant même que le tempérament n'entre en scène. Elle ne distingue pas non plus ce qui permet ou non de contenir cette amplification une fois qu'elle a eu lieu.

La question de Freud et Bergeret : quelle structure inconsciente, quelle capacité de régulation propre à une organisation névrotique, état-limite ou psychotique, va absorber la pression ou s'effondrer sous elle.

Enfin, elle reste vague sur ce qui constitue exactement une « situation activante », là où Watzlawick donne un contenu clinique précis : la double contrainte, l'escalade symétrique, la configuration où la communication elle-même devient pathogène.

Une précision s'impose ici : articuler ces quatre niveaux permet de reconstruire, après coup, pourquoi cet homme a basculé ce soir-là, pas de désigner à l'avance qui basculera demain. Le problème de Monahan, celui de la prédiction actuarielle sur une population, reste entier ; ce n'est pas celui que DS2C prétend résoudre.

 

Alors pourquoi préfère-t-on la mauvaise carte au territoire ?

Marc n'a jamais menti à personne sur qui il était. Vingt-trois ans de calme parfaitement sincère. Le problème n'est pas qu'il ait caché sa vraie nature. C'est que sa nature, à elle seule, n'a jamais rien décidé. Elle attendait une rencontre qu'aucun test, aussi long soit le questionnaire, n'était équipé pour voir venir.

Et pourtant. Malgré Mischel, malgré le plafond de 0,30, malgré Monahan et ses deux prédictions sur trois qui ne se réalisent jamais, l'industrie du profil de personnalité se porte comme un charme. On trie des candidats à l'embauche sur seize lettres censées résumer une âme. On vend, en librairie et en séminaire d'entreprise, neuf types de personnalité comme s'il s'agissait d'une clé universelle plutôt que d'une carte du ciel réinventée pour cadres dynamiques. Il y a quelque chose d'assez délicieusement anglais dans ce spectacle : une preuve accablante, ignorée avec le flegme le plus complet, au nom d'un instrument qui a au moins le mérite de tenir sur une seule page.

Je pencherais pour une explication plus triviale, et plus inconfortable, que la mauvaise foi collective : le trait seul est réconfortant précisément parce qu'il est faux. Il offre une explication propre, stable, qui ne demande à personne de regarder le contexte, la double contrainte conjugale, l'escalade au travail, la pression qui monte sans mot pour la dire. Accuser un tempérament coûte moins cher, socialement et psychiquement, qu'interroger une configuration relationnelle à laquelle on a soi-même, parfois, participé.

Marc avait un tempérament. Il avait surtout, un soir de novembre, une situation. Nous continuons d'interroger le premier parce que la seconde, elle, nous concerne tous.

 

Le trait seul ne predit rien

MBTI, Ennéagramme : quand le miroir ne suffit plus !

Le 27/06/2026

Vous connaissez votre type mais vous ne savez toujours pas pourquoi vous avez craqué !

La carte n'est pas le territoire. Il existe une expérience universelle que tout psychologue ou coach a vécue au moins une fois : une personne arrive en consultation ou en séance, pose sur le bureau une fiche imprimée depuis internet et annonce, avec la fierté tranquille de celui qui vient de se découvrir, qu'il est INFJ (introversion, intuition sentiment, jugement selon le MBTI) ou 4w5 (ou 4 aile 5 selon l’ennéagramme), selon ses préférences ésotériques. La carte est belle. Elle est bien découpée, bien colorée, et elle lui ressemble, à condition de ne pas regarder trop près. Le problème n'est pas que la carte soit fausse. Le problème est qu'elle est plate, générique.

Cet article n'est pas un réquisitoire. Le MBTI et l'ennéagramme méritent mieux que le mépris facile que leur réservent parfois les cliniciens et autres professionnels. Ils ont fait quelque chose de réel : ils ont rendu l'altérité lisible pour des millions de gens qui n'auraient jamais ouvert un manuel de psychologie. C'est un apport non négligeable, et l'honnêteté intellectuelle commande de le dire avant de montrer où ces outils s'effondrent.

 

Ce que le MBTI a réussi

L'indicateur Myers-Briggs, dérivé de la psychologie des types de Jung, a accompli un tour de force démocratique : il a traduit des concepts cliniques complexes en un vocabulaire accessible, mémorisable, socialement partageable et commercialisable. Dans les environnements professionnels, il a légitimé l'idée que des personnes fonctionnent différemment sans que l'une soit pathologique. Pour un manageur qui découvre qu'un collaborateur silencieux n'est pas hostile mais introverti au sens jungien, c'est une révolution de perspective. C'est loin d'être anodin (je ne suis pas certain que beaucoup de managers s’en servent…).

Sauf que la science, elle, est nettement moins enthousiaste. La validité psychométrique du MBTI est contestée depuis des décennies. La méta-analyse de Capraro et Capraro (2002) révèle une variabilité des coefficients de fiabilité allant de .480 à .970 selon les conditions de passation, une dispersion qui dit tout sur la fragilité de l'outil. Plus éloquent encore sur le fond : entre 39 et 76 % des sujets obtiennent un type différent lors d'un second passage, cinq semaines seulement après le premier (Pittenger, 2005). Un type de personnalité qui change selon l'humeur du vendredi soir n'est pas un trait, c'est un état.

La distinction est fondamentale, et le MBTI la dissout allègrement. Des études empiriques ont identifié des défauts critiques, notamment une fiabilité test-retest insuffisante et un manque de preuves de validité, aggravés par une distorsion de l'information liée aux formats de réponse à choix forcé et une structure factorielle instable (ResearchGate) (Boyle, 1995 ; Pittenger, 2005).

 

Ce que l'ennéagramme a réussi

L'ennéagramme est plus sophistiqué, et il faut lui reconnaître une chose que le MBTI ignore presque totalement : l'attention aux motivations profondes. Là où le MBTI décrit des styles cognitifs, l'ennéagramme tente de cartographier des dynamiques motivationnelles comme la peur centrale, le désir fondamental, la passion caractéristique de chaque type. Le type 4 ne se contente pas d'être "intuitif et émotionnel" ; il est structuré autour de la conviction intime qu'il lui manque quelque chose d'essentiel que les autres possèdent.

Cette profondeur relative est réelle, et la recherche lui accorde quelques points. Sutton, Allinson et Williams (2013) ont publié l'une des études les plus rigoureuses à ce jour, trouvant des corrélations significatives, en moyenne r = 0,53, entre les types ennéagramme et les domaines du Big Five. (JobCannon) Les flèches de stress et d'intégration introduisent par ailleurs une dimension dynamique absente du MBTI : le type n'est pas figé dans le marbre, il se déplace selon le niveau de sécurité interne du sujet. Mais après l'examen de 104 échantillons indépendants, les preuves de fiabilité et de validité restent mitigées (Wiley Online Library) (Hook et al., 2021). Et surtout, ces corrélations avec le Big Five soulèvent une question gênante que les chercheurs n'ont pas manqué de formuler : si les neuf types ennéagramme peuvent être substantiellement expliqués par des combinaisons de cinq dimensions déjà validées, quelle information unique l'ennéagramme ajoute-t-il ? (Cogn-IQ)

 

L'esquisse d'une réponse au stress… et ses limites

Les deux systèmes ne sont pas totalement aveugles à la question du stress. Le MBTI dispose du concept de "shadow functions" théorisé notamment par Naomi Quenk dans « Was That Really Me ? » (2002), qui décrit comment les fonctions cognitives inférieures émergent sous pression, produisant des comportements à rebours du profil habituel. L'ennéagramme, de son côté, propose ses flèches de désintégration : sous stress intense, le type 9 glisse vers les attitudes du type 6, le type 3 vers celles du type 9, et ainsi de suite. C'est une tentative réelle de modélisation dynamique, et elle mérite d'être reconnue comme telle.

Mais voilà le problème : ces deux approches décrivent comment le type se déforme sous pression. Elles ne disent rien, absolument rien, sur pourquoi ce sujet-ci décompense maintenant, dans cette relation, après cette séquence d'événements précise. Le mécanisme déclencheur reste une boîte noire. Et une boîte noire, en clinique de la violence, n'est pas une limitation méthodologique acceptable mais c'est une impasse.

 

Le mur structural commun

Les deux systèmes partagent un postulat implicite qu'ils ne questionnent jamais : que la personnalité est un niveau unique d'analyse suffisant pour comprendre et, sous-entendu, prédire, le comportement humain. C'est là que tout vacille.

  • Première lacune : l'atemporalité. Ni le MBTI ni l'ennéagramme ne disposent d'une ontogenèse sérieuse. D'où vient le type ? Comment s'est-il formé ? À quelle pression adaptative répond-il ? Ces questions restent sans réponse, non par modestie méthodologique, mais par construction. Le type est donné comme un axiome, non comme le résultat d'un processus.
  • Deuxième lacune : l'absence de l'inconscient structurel. Les deux systèmes travaillent à la surface du conscient ou du préconscient. Bergeret est invisible. La distinction névroses/états-limites/psychoses, qui conditionne pourtant radicalement les capacités de régulation d'un individu sous pression, est totalement absente. Un type ennéagramme 8 peut aussi bien être un caractère fort parfaitement névrotique qu'un état-limite à l'organisation perverse, la différence clinique est abyssale, et l'ennéagramme l'ignore souverainement.
  • Troisième lacune : Darwin est aux abonnés absents. Le comportement humain s'inscrit dans une histoire phylogénétique de plusieurs millions d'années. Les conduites d'évitement, d'agression, de soumission, d'attachement ont des fonctions adaptatives que l'évolution a sélectionnées parce qu'elles augmentaient, un jour, les chances de survie et de reproduction. Ignorer ce niveau, c'est décrire le comportement sans jamais se demander à quoi il sert au sens le plus fondamental du terme.
  • Quatrième lacune, peut-être la plus opérationnelle : Watzlawick est absent. Le contexte relationnel, les patterns de communication, les doubles contraintes, les escalades symétriques qui transforment un individu vulnérable en individu décompensant, tout cela n'existe pas dans le cadre conceptuel du MBTI ou de l'ennéagramme. On est INFJ seul dans une pièce vide. La dimension systémique du déclenchement est simplement hors champ.

La conséquence clinique de toutes ces lacunes cumulées est brutale : ces outils peuvent décrire un profil statique, mais ils sont radicalement incapables d'expliquer pourquoi quelqu'un bascule ce soir-là. L'ennéagramme vous dira qu'un individu est de type 6 sous stress avec une aile 5. Il ne vous dira jamais pourquoi le type 6 a tenu vingt ans avant de craquer un mardi de novembre.

Je suis moi-même formé à l’ennéagramme et au DISC, et c’est cette profonde frustration qui m’a poussé à chercher plus loin, à trouver une logique d’évolution comportementale.

Pourquoi lui/elle, à ce moment-là, de cette façon là ?

 

La temporalité différentielle : la pierre angulaire de DS2C

C'est ici que ma méthode DS2C introduit un concept que je considère comme sa contribution la plus décisive : la temporalité différentielle.

L'idée est simple à énoncer, mais elle réorganise entièrement la lecture du comportement. Chaque niveau d'analyse opère à une vitesse propre.

  • Le niveau phylogénétique (N1, darwinien) est géologiquement lent : les pulsions d'agression, d'attachement ou de domination s'inscrivent dans une histoire évolutive de plusieurs millions d'années, elles ne se négocient pas en séance, elles se composent.
  • Le tempérament (N2, Le Senne) est stable sur une vie entière : un Nerveux reste Nerveux à soixante ans comme à vingt, avec la même réactivité émotionnelle, le même inachèvement caractériel, la même vulnérabilité à la rupture du lien.
  • La structure psychique (N3, Freud/Bergeret) se modifie sur des années, au rythme d'un travail thérapeutique soutenu ou d'un traumatisme suffisamment massif pour restructurer l'économie défensive.
  • Le contexte relationnel (N4, Watzlawick), lui, peut basculer en quelques heures. Une conversation, une humiliation publique, une rupture annoncée suffisent à reconfigurer brutalement l'ensemble du système.

Ce différentiel de vitesse est précisément ce que les modèles à niveau unique ne peuvent pas voir. Le MBTI vous donne une photo. L'ennéagramme vous donne une photo légèrement moins floue. DS2C vous donne un film avec, surtout, la capacité de comprendre non pas seulement qui est le sujet, mais à quel moment exact les quatre temporalités se sont synchronisées pour produire une rupture. C’est fondamental.

Le passage à l'acte, qu'il soit violent, auto-destructeur ou simplement pathologique, n'est jamais le produit d'un type. Il est le produit d'une synchronisation critique : le substrat pulsionnel est activé massivement (N1), le tempérament amplifie cette activation au lieu de la contenir (N2), la structure psychique manque de ressources pour symboliser la tension (N3), et le contexte relationnel fournit le déclencheur final qui fait exploser le système (N4). Quand ces quatre niveaux convergent dans le même intervalle de temps, la décharge survient sans médiation symbolique possible.

Le MBTI et l'ennéagramme ne sont pas des erreurs. Ce sont des outils utiles à ce qu'ils font : donner à des non-cliniciens une grille de lecture simple, un vocabulaire partagé, un premier miroir. Mais un miroir grossissant sur une seule dimension restera toujours aveugle aux trois autres. Et en clinique de la violence et du passage à l'acte, c'est précisément dans ces trois dimensions manquantes que se trouvent toutes les réponses.

La carte n'est pas le territoire. Mais certaines cartes ont tellement de contours manquants qu'on ne peut pas s'y fier pour naviguer dans les zones difficiles.

A qui s’adresse ma méthode ? A la ligne judiciaire, clinicienne, à des coachs, des centres de formation, des managers, à des personnes qui souhaitent comprendre comment une situation a pu déraper…

Vous souhaitez une présentation de ma méthode ? N’hésitez pas à me contacter par mail : ds2c@gmail.com

 

MBTI

Rozensweig avait raison, mais pas assez...

Le 20/06/2026

La frustration ne suffit pas à expliquer le passage à l'acte

Il y a des concepts psychologiques qui ont le don de paraître évidents une fois énoncés. La frustration mène à l'agressivité. Qui pourrait sérieusement contester cette idée ? Saul Rosenzweig, psychologue américain, l'a formalisée dès 1945 dans un outil devenu classique : le Picture Frustration Test, connu en France sous le nom de test de Rosenzweig. Depuis, le concept a largement débordé les cabinets cliniques pour irriguer la psychologie populaire, les formations managériales, et inévitablement les posts Instagram de vulgarisation criminologique.

Le problème n'est pas que Rosenzweig ait tort. Le problème est qu'il a raison trop tôt et s'arrête précisément là où la question devient intéressante.

Car entre réagir à une frustration et basculer dans l'irréparable, il y a un abîme. Et cet abîme, aucune vignette illustrée ne le traverse.

 

Ce que Rosenzweig a vu juste

Le mérite de Rosenzweig est d'avoir posé une question que la psychologie de son époque esquivait : face à la même frustration, pourquoi les individus ne réagissent-ils pas de la même façon ?

Sa réponse est structurée autour de deux axes.

Le premier concerne la direction de l'agressivité. Quand un obstacle surgit, la tension psychique produite doit aller quelque part. Elle peut se diriger vers l'extérieur, vers l'autre, vers la situation, vers celui qu'on tient pour responsable. C'est la réponse extra punitive. Elle peut se retourner contre soi et engendrer de la culpabilité, de l’auto dévaluation, du repli. C'est la réponse intro punitive. Elle peut enfin être neutralisée, minimisée, dissoute : "ce n'est pas grave, ça arrive". C'est la réponse impunitive.

Le second axe concerne le type de réaction. Le sujet peut s'attarder sur l'obstacle lui-même, comme fasciné par ce qui bloque. Il peut mobiliser son énergie à protéger son moi, se justifier, attaquer, s'excuser. Ou il peut rester orienté vers la résolution, maintenir le cap malgré l'obstacle.

Ce que Rosenzweig observe, c'est que chaque individu tend à répondre de manière relativement stable à travers les situations. Il y a un style de réponse à la frustration et ce style dit quelque chose de psychologiquement significatif sur la personne.

C'est une intuition juste. Une intuition qui préfigure, sans le théoriser complètement, ce que la psychologie différentielle développera ensuite : la réponse à la frustration n'est pas aléatoire, elle est structurée. Elle obéit à une logique interne propre à chaque personne.

Rosenzweig avait donc raison sur l'essentiel : la frustration est un révélateur. Reste à savoir révélateur de quoi, exactement.

 

Ce que le modèle ne peut pas voir

Prenons un cas concret, qui colle à l’actualité. Milieu du trafic de stupéfiants, quelque part en banlieue (ou à Marseille). Un subordonné manque publiquement de respect à son supérieur devant plusieurs témoins. L'affront est net, délibéré, et dans un milieu où la réputation est littéralement une monnaie de survie, potentiellement dévastateur. La frustration est identique pour nos deux sujets : atteinte narcissique brutale, autorité contestée, perte de face devant les pairs.

Le sujet A toise l'individu en silence. Ne dit rien. Quitte la pièce. Trois jours plus tard, le subordonné disparaît.

Le sujet B explose immédiatement. Dégaine. Tire. Là, maintenant, devant tout le monde.

Même affront. Même milieu. Même enjeu symbolique de survie. Deux passages à l'acte différents, l'un froid, l'autre chaud, aux conséquences radicalement différentes, y compris pour leur propre survie.

Rosenzweig nous dira que A est extra punitif à dominante ego-défense. Il protège son moi et externalise l'agressivité de manière différée. Que B est extra punitif immédiat, débordé par la réaction. C'est exact. C'est même utile comme description.

 

Mais ça n'explique rien.

Pourquoi A peut-il attendre trois jours quand B ne peut pas attendre trois secondes ? Pourquoi l'un calcule quand l'autre décharge ? Pourquoi la même pression produit-elle une réponse froide et planifiée d'un côté, une explosion incontrôlée de l'autre ?

Rosenzweig photographie la réponse. Il ne dit rien de la structure qui la produit. Il décrit le comportement observable sans se demander ce qui, en amont, détermine que ce sujet-là réagit ainsi et pas autrement. Son modèle est synchronique là où la question est fondamentalement diachronique : il saisit un instant sans remonter la trajectoire.

Surtout, il isole la réponse de la frustration de son contexte relationnel. Or, dans notre cas, l'affront n'est pas tombé du ciel. Il a été préparé, parfois inconsciemment, par une dynamique relationnelle préexistante : une relation d'autorité dégradée, des tensions accumulées, peut-être même une provocation calculée. La frustration n'est jamais un événement isolé, elle est le produit visible d'une configuration qui la précède.

C'est précisément là que Rosenzweig s'arrête, et que l'analyse sérieuse commence.

 

Ce que DS2C permet de voir

La méthode DS2C — Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication — opère sur quatre niveaux articulés. Elle ne cherche pas à décrire comment le sujet réagit à la frustration. Elle cherche à comprendre pourquoi ce sujet-là, à ce moment-là, dans ce contexte-là, et pas un autre, bascule.

 

Niveau 1 — Le substrat pulsionnel (Darwin)

Toute frustration active un substrat évolutif : la pulsion agressive est une réponse adaptative à la menace. Dans un milieu criminel, cette activation est particulièrement massive, le respect n'est pas une question d'amour-propre, c'est une question de survie réelle. L'affront public signale une vulnérabilité exploitable. Le système nerveux le traite comme une menace existentielle, pas comme une vexation.

La différence entre A et B commence ici : l'intensité de l'activation pulsionnelle face à l'affront n'est pas identique. B présente une réactivité physiologique probablement plus élevée, seuil d'activation bas, récupération lente. Le substrat darwinien est plus volatile. Ce n'est pas une question de volonté : c'est une question de câblage.

 

Niveau 2 — Le tempérament (Le Senne)

Le profil caractériel détermine comment cette activation pulsionnelle s'exprime.

A présente les marqueurs d'un profil Flegmatique, secondaire, peu émotif en surface, actif dans la durée. La secondarité lui permet de différer la réponse. L'émotion est bien là, massive même mais elle ne court-circuite pas la pensée. Elle s'enregistre, se stocke, et s'exprime selon un calendrier que lui seul maîtrise. Le passage à l'acte programmé est la signature de ce profil.

B, lui, présente les marqueurs d'un profil Colérique ou Nerveux, primaire, émotif, avec une capacité de différé quasi nulle. La primarité fait que l'émotion et l'acte sont presque simultanés. Il n'y a pas de temps de latence entre la perception de l'affront et la réponse motrice. Le passage à l'acte précipité est ici mécanique.

Le tempérament n'explique pas pourquoi il y a passage à l'acte, mais il explique sous quelle forme il se produit. C'est une variable d'expression, pas de causalité.

 

Niveau 3 — La structure inconsciente (Freud/Bergeret)

C'est ici que la différence devient structurellement décisive.

A dispose d'une capacité de régulation que l'on peut qualifier, dans le cadre de Bergeret, d'organisation défensive efficiente, pas nécessairement névrotique au sens classique, mais dotée d'une fonction de pare-excitation opérationnelle. L'affect est contenu, l'acting-out est différé et médiatisé : il y a une pensée entre la pulsion et l'acte. Même si cette pensée mène à l'élimination froide du subordonné, elle reste une pensée. La symbolisation fonctionne, perversement, mais elle fonctionne.

B présente une organisation structurelle où la tolérance à la frustration est fondamentalement compromise. La structure état-limite, ou une organisation à forte coloration borderline, se caractérise précisément par l'effondrement de la fonction de régulation sous pression. Quand la pression dépasse le seuil, il n'y a plus de médiation symbolique possible : la décharge est directe, immédiate, sans représentation intermédiaire. B ne décide pas de tirer. La décision, au sens psychique du terme, n'a pas eu lieu.

C'est la distinction clinique fondamentale que Rosenzweig effleure sans la formuler : la direction de l'agressivité n'est pas le vrai sujet. Le vrai sujet, c'est la capacité de contenance du moi face à l'excitation et ce que devient l'acte quand cette contenance s'effondre.

 

Niveau 4 — Le contexte relationnel (Watzlawick)

L'affront n'est jamais un événement isolé. Il s'inscrit dans un système relationnel qui l'a rendu possible, parfois inévitable.

Dans le cas de B, la dynamique préexistante mérite d'être lue comme une escalade symétrique : deux parties qui se renvoient mutuellement des signaux de puissance, chacune surenchérissant sur l'autre dans une logique de miroir. Le subordonné qui manque de respect publiquement ne fait pas irruption dans un système stable, il constitue l'étape suivante d'une séquence déjà engagée. L'affront est le déclencheur, pas la cause.

Pour A, la configuration relationnelle est différente : une relation d'autorité asymétrique, maintenue comme telle, où l'affront est perçu comme une anomalie à corriger, pas comme une menace existentielle immédiate. La réponse différée s'inscrit dans une logique de rétablissement de l'ordre, pas de survie paniquée.

Watzlawick nous permet de comprendre que la frustration n'arrive jamais seule. Elle arrive chargée d'un contexte communicationnel qui détermine en grande partie ce qu'elle signifie pour le sujet, et donc ce qu'elle active.

 

La frustration : déclencheur, pas cause

La convergence des quatre niveaux produit une lecture que Rosenzweig ne pouvait pas offrir.

B ne passe pas à l'acte parce qu'il a été frustré. Il passe à l'acte parce qu'une activation pulsionnelle massive (N1), amplifiée par un tempérament à primarité élevée (N2), a rencontré une structure psychique incapable de la contenir (N3), dans un contexte relationnel qui avait déjà saturé sa capacité de régulation bien avant l'affront (N4).

La frustration n'est que la dernière pression sur un système déjà à saturation. Elle n'est pas l'explication, elle est la signature visible d'un effondrement qui s'était construit en amont, silencieusement, sur quatre niveaux simultanés.

A, lui, ne passe pas à l'acte malgré la frustration, il la traite, la stocke, et l'intègre dans une stratégie. Sa structure tient. Son tempérament lui laisse le temps de penser. Son contexte relationnel lui offre une marge de manœuvre. Le passage à l'acte aura lieu, mais il sera programmé, contrôlé, et infiniment plus difficile à relier causalement à l'affront initial.

 

Conclusion

Rosenzweig avait raison : la frustration révèle quelque chose. La direction de l'agressivité, le style défensif, la capacité à maintenir le cap face à l'obstacle, tout cela est cliniquement informateur.

Mais il posait la mauvaise question ou plutôt, une question incomplète. Comment le sujet réagit à la frustration, c'est utile. Pourquoi ce sujet-là, dans cette configuration-là, à ce moment précis bascule dans l'irréparable, ça, c'est une question d'un autre ordre.

La frustration ne crée pas le passage à l'acte. Elle en révèle la structure préexistante. Et cette structure, elle s'analyse sur quatre niveaux articulés, pas sur une vignette en noir et blanc.

C'est précisément là que s'arrête Rosenzweig. Et que commence le travail sérieux.

 

Bad day

Il était une fois… ce que les contes ont toujours voulu nous cacher

Le 13/06/2026

Vous connaissez Peter Pan. Le garçon espiègle, la fée Clochette, le Pays Imaginaire. Disney vous a vendu cette histoire des dizaines de fois, et vous l'avez achetée. Vous y avez adhéré. Vous l’avez transmise.

Simon Rousseau, lui, a voulu savoir ce qui se cachait vraiment derrière ce garçon-là. Dans son Peter Pan, publié aux éditions Contre-Dires dans la collection Les Contes Interdits, il arrache le masque. Et ce qu'il révèle dérange, non pas parce que c'est une invention, mais précisément parce que ça ne l'est pas.

« Peter Pan agrippe Wendy à la gorge. La plaque contre un mur. Sort un couteau, lame en os humain ». Mais ce qui glace, ce n'est pas le couteau. C'est ce qui précède : « un rire. Aigu, sincère, enfantin. Et dans ses yeux verts, face à une femme terrorisée, de la pitié. »

Pas de la colère. De la pitié.

"Vieillir, c'est une maladie. La plus terrible de toutes." Pan le croit. Profondément. Organiquement. Et c'est exactement là que tout bascule.

 

Ce que Disney a recouvert

Perrault, les frères Grimm, puis Disney après eux, ont opéré le même geste : prendre des récits qui parlaient crûment de désir, de rivalité, de violence, et les transformer en leçons de morale rassurantes. Cendrillon, Blanche-Neige, Le Petit Chaperon Rouge, Hansel et Gretel. Derrière chaque happy end soigneusement emballé, une vérité nettement moins présentable.

Ces histoires, dans leur version originale, ne cherchaient pas à rassurer. Elles cherchaient à dire quelque chose de vrai sur ce que les êtres humains sont capables de faire, et pourquoi.

Rousseau et les auteurs des Contes Interdits font le chemin inverse. Ils arrachent le vernis. Et nous forcent à regarder en face ce que nous avions collectivement décidé de ne plus voir.

Mais pour comprendre Peter Pan, le vrai, celui de Rousseau, il faut d'abord comprendre ce qui ne s'est jamais construit en lui.

 

La traversée de l'Œdipe : ce qui se joue vraiment

Tout enfant, à un moment donné, doit faire face à une découverte fondamentale et brutale : il n'est pas le centre du monde. L'autre existe. La limite existe. Et le désir, aussi intense soit-il, ne suffit pas à effacer ces deux réalités.

C'est ce que Freud a appelé le complexe d'Œdipe. Derrière ce terme savant se cache quelque chose de très concret : le processus par lequel un enfant apprend à renoncer. À accepter que la mère n'est pas uniquement à lui. Que le père, ou plus précisément ce qu'il représente, la Loi, la limite, l'interdit, a une place légitime. Et que grandir, c'est précisément intégrer cette réalité-là, aussi douloureuse soit-elle.

Ce renoncement n'est pas une défaite. C'est une construction. L'enfant qui traverse correctement cette étape en ressort avec quelque chose d'essentiel : la capacité à différer, à symboliser, à transformer la frustration en autre chose que de la violence. Il apprend que le monde ne se plie pas à ses désirs, et que c'est supportable.

 

Mais que se passe-t-il quand cette traversée échoue ?

C'est là qu'intervient Jean Bergeret, psychanalyste français et grand théoricien des structures de personnalité. Bergeret a montré avec précision que la qualité de cette traversée œdipienne détermine l'architecture psychique profonde du sujet. Trois issues sont possibles :

La première, c'est la névrose. L'Œdipe a été traversé, le renoncement s'est opéré, la Loi a été intégrée. Le sujet souffre parfois, la névrose n'est pas un état de bonheur permanent, mais il dispose d'outils internes pour réguler ses conflits. Il peut culpabiliser, se refréner, négocier avec lui-même.

La deuxième, c'est la psychose. Ici, quelque chose de plus radical s'est produit : la Loi n'a pas simplement été mal intégrée, elle n'a pas été intégrée du tout. Le Tiers symbolique, ce père ou ce principe d'autorité qui devait structurer la réalité de l'enfant, a été forclos. Absent. Le sujet construit alors sa propre réalité, parallèle et imperméable.

La troisième, et c'est là que Peter Pan nous intéresse, c'est l'état-limite. Ni névrose ni psychose. Une traversée œdipienne incomplète, avortée. Le sujet a perçu la limite, mais ne l'a pas vraiment intégrée. Il fonctionne dans une économie de tout ou rien, fusion ou destruction, dedans ou dehors. Sans la capacité de symboliser ce qui le déborde. Sans le filet de sécurité que la structure névrotique aurait tissé.

Ce sujet-là n'est pas fou au sens clinique du terme. Il peut être charmant, intelligent, séduisant même. Mais face à la frustration, face à la limite imposée par l'autre, il n'a qu'un seul outil disponible : la décharge. Immédiate. Sans médiation. Sans remords.

Relisez le passage de Rousseau avec ça en tête. Wendy résiste, pose une limite, refuse de jouer le jeu. Pan ne négocie pas. Ne s'énerve pas vraiment. Il agrippe, plaque, sort le couteau. Sans escalade émotionnelle visible. Sans culpabilité apparente. Avec, dans les yeux, cette pitié froide pour celle qui ne comprend pas.

Ce n'est pas de la cruauté au sens sadique du terme. C'est l'absence de l'appareil psychique qui aurait rendu la cruauté inutile.

Dans le dessin animé de Disney, Peter Pan ne prend pas position lorsqu’il apprend que Clochette a demandé aux enfants perdus de battre Wendy. Il n’a pas pris position lorsque les sirènes ont tenté de noyer Wendy. Par contre, il s’amuse de son combat à l’épée avec Capitaine Crochet. Il prévient les enfants perdus que s’ils partent avec Wendy et ses frères (et qu’ainsi ils acceptent de grandir pour devenir plus tard adultes), ils ne pourront pas faire marche arrière. Et ce message, ces comportements, ils passent comme une lettre à la poste dans l’inconscient des spectateurs. C’est vicieux. La vision de Pan est celle d’une structure perverse, il faut en prendre conscience !

 

Quand Peter grandit sans avoir grandi

Imaginez un sujet qui a traversé l'enfance et l'adolescence avec le corps d'un homme, mais sans l'appareil psychique qui va avec. Pas de déficit intellectuel. Pas de folie apparente. Simplement : l'absence de ce filtre intérieur qui s'interpose entre l'impulsion et l'acte.

"Vieillir, c'est une maladie. La plus terrible de toutes." Pan le croit sincèrement. Et c'est précisément ça qui doit nous alerter : nous ne sommes pas face à quelqu'un qui transgresse une loi qu'il connaît. Nous sommes face à quelqu'un pour qui cette loi n'a jamais existé.

Un sujet névrotique qui veut faire du mal lutte d'abord contre lui-même. Il y a un conflit interne, une culpabilité anticipée, un frein. Il peut transgresser, mais ça lui coûte quelque chose. Ça laisse une trace.

Chez le sujet en échec structurel, ce combat intérieur n'a pas lieu. La frustration arrive, et elle cherche immédiatement une sortie. La décharge est le seul outil disponible.

Mais tous ces sujets ne basculent pas de la même façon. Deux individus avec la même carence fondamentale peuvent produire des violences radicalement différentes. Ce qui les différencie, c'est le tempérament, ce fond caractériel stable qui colore la façon dont chaque sujet exprime ce qui le déborde. L'impulsif explose vite et fort. Le ruminant accumule avant de décharger. Le détaché agit sans affect visible comme Pan, avec cette pitié glaciale dans les yeux verts.

Peter Pan nous donne à voir la version la plus déstabilisante : celle du sujet qui n'a pas l'air dangereux. Qui rit. Qui éprouve de la pitié. Et qui sort un couteau en os humain avec la tranquillité de quelqu'un qui ouvre une porte.

Rousseau n'a pas inventé ce personnage. Il l'a révélé.

 

Le conte comme miroir

Les contes de fées n'ont jamais été des histoires pour enfants. Ils étaient des avertissements. Et c’est ce qu’il faut dire aux enfants.

Perrault le savait. Les frères Grimm le savaient. Ils écrivaient pour des adultes qui comprenaient que la forêt était dangereuse, pas parce qu'elle contenait des loups, mais parce qu'elle contenait des hommes. Et des femmes. Et des désirs que personne ne savait nommer autrement que par métaphore.

Puis nous avons décidé que c'était trop. Trop cru, trop vrai, trop dérangeant. Nous avons confié ces histoires à Disney, et Disney nous a rendu des jouets.

Simon Rousseau et les auteurs de la collection Les Contes Interdits font le chemin inverse. Ils ne réécrivent pas les contes par goût du scandale. Ils les restituent. Ils rendent à ces récits leur fonction originelle : dire la vérité sur ce que les êtres humains deviennent quand quelque chose d'essentiel a manqué.

Peter Pan n'est pas un monstre sorti de nulle part. Il est le résultat logique, presque mécanique, d'une construction qui n'a pas eu lieu. Un enfant à qui personne, ou les circonstances, n'a permis de traverser ce passage obligé : apprendre que l'autre existe, que la limite est réelle, que le désir ne suffit pas à tout justifier.

Ce sujet-là, il n'est pas dans les livres uniquement. Il est dans les faits divers. Dans les dossiers criminels. Dans les boxes des tribunaux. Avec le même regard, cette absence troublante de remords, cette incapacité authentique à comprendre pourquoi tout le monde fait une histoire de ce qui lui semble si simple.

La prochaine fois que vous lirez "il ne comprenait pas ce qu'il avait fait de mal" dans un article de presse, pensez à Pan. À ce rire aigu, sincère, enfantin. À cette pitié froide dans les yeux verts.

Ce n'était pas de la folie. C'était l'absence de ce qui aurait dû se construire, et ne s'est jamais construit et encore moins éduqué.

Il était une fois un enfant qui n'a jamais appris à renoncer.

La suite, vous la connaissez maintenant.

Iletaitunefois

L'affaire des disparues de l'Yonne : Emile Louis

Le 06/06/2026

Émile Louis : derrière l'homme ordinaire, l’horreur sans visage

Il conduisait un car scolaire. Il était conseiller municipal. Il avait des médailles militaires. Il avait des amis haut placés, une réputation d'homme affable, un sourire de bon voisin. Pendant plus de vingt ans, Émile Louis a violé, tué et enterré sept jeunes femmes handicapées mentales dans les sous-bois de Rouvray, à quelques kilomètres d'Auxerre. Et personne, officiellement, ne l'a vu faire.

Le vrai scandale de l'affaire des disparues de l'Yonne n'est pas tant la monstruosité du crime que sa banalité de surface. Émile Louis n'était pas un inconnu inquiétant vivant en marge. Il était au centre. Intégré, visible, socialement actif. C'est précisément ce paradoxe qui en fait un cas fascinant et pédagogiquement précieux pour quiconque s'intéresse à la structure profonde du comportement criminel.

Comprendre Émile Louis, ce n'est pas chercher le monstre. C'est comprendre comment une organisation psychique particulière peut coexister, des décennies durant, avec une façade sociale parfaitement fonctionnelle. C'est comprendre que la dangerosité n'a pas de visage. Elle a une structure.

 

Niveau 1 — Darwin : À quoi ce comportement sert-il du point de vue de la survie ?

La question darwinienne n'est jamais flatteuse. Elle force à regarder derrière la morale pour identifier la fonction. Et la fonction, ici, est d'une clarté clinique désagréable.

Émile Louis est né en 1934 à Pontigny. Pupille de la DDASS, puis adopté, il apprend à 14 ans seulement que ses parents biologiques l'ont abandonné. Ce détail n'est pas anecdotique, il est fondateur. Dans la logique évolutive, l'abandon précoce active des schémas de survie archaïques : l'individu apprend que le lien est instable, que la protection n'est pas garantie, que la seule ressource fiable est soi-même. Le substrat pulsionnel se formate autour d'une équation simple : les autres sont des objets à instrumentaliser, non des sujets à reconnaître.

À l'adolescence, il est placé dans un centre pour jeunes délinquants où il est violé. Voilà le deuxième formatage. L'humiliation subie, non symbolisée, non élaborée, devient modèle opératoire. Darwin ne juge pas, il observe : un organisme qui a connu la prédation sans recours développe soit la fuite, soit la prédation en retour. Louis, manifestement, n'a pas fui.

À 18 ans, il s'engage à la Légion étrangère et revient de la guerre d'Indochine avec plusieurs médailles militaires. Ce passage est analytiquement crucial. La Légion offre à Louis ce que son enfance ne lui a jamais donné : un cadre, une appartenance, une légitimité institutionnelle à l'usage de la violence. Il y apprend que la force peut être socialement valorisée. Il y apprend aussi, et c'est peut-être l'essentiel, qu'il est capable de tout et que certains contextes l'y autorisent.

La fonction adaptative du comportement prédateur de Louis est donc, au sens strictement darwinien, une réponse à une histoire de vulnérabilité radicale. Maîtriser l'autre, choisir des proies incapables de résister, construire un territoire d'impunité tout cela répond à une logique de survie psychique forgée dans les premières décennies d'une existence marquée par l'abandon, la violence subie et l'absence de protection institutionnelle.

Il ne faut pas y lire une excuse. Il faut y lire une mécanique.

 

Niveau 2 — Le Senne : Comment le caractère amplifie-t-il l'expression de ce comportement ?

Le tempérament de Louis, tel qu'il se dégage des éléments comportementaux documentés, présente les traits caractéristiques d'une structure Flegmatique avec composante Sanguine. Ce n'est pas une hypothèse romantique, c'est une lecture de ses patterns comportementaux constants sur plus de quarante ans.

Le Flegmatique au sens de Le Senne (Actif – non-Emotif – Secondaire) se caractérise par une capacité remarquable à maintenir une façade stable indépendamment des états internes. Il ne déborde pas. Il ne s'agite pas. Il planifie, il attend, il exécute. Emile Louis se présente à ses contemporains comme un personnage à la fois sympathique et affable, conseiller municipal bien intégré, description qui correspond point par point au profil Flegmatique en interaction sociale : chaleur de surface, absence d'affect visible, maîtrise relationnelle instrumentale.

Cette secondarité, cette capacité à laisser décanter les expériences sans en montrer la trace, explique l'une des caractéristiques les plus frappantes du cas Louis : la durée. Entre 1975 et 1980, sept meurtres. Entre chaque acte, des semaines, des mois de vie ordinaire. Pas de décompensation visible. Pas d'effondrement comportemental. La vie continue, le car scolaire, les réunions du conseil municipal, les repas de famille. Le Flegmatique est constitutionnellement équipé pour cette double vie, non par cynisme calculé mais parce que sa structure tempéramentale ne produit pas la dissonance affective qui, chez un Nerveux ou un Sentimental, rendrait la dissimulation insoutenable.

La composante Sanguine, si elle est présente, et les éléments disponibles suggèrent qu'elle l'est, ajoute une dimension supplémentaire : l'adaptabilité sociale, la facilité à occuper des rôles, à produire de la sympathie sur demande. Lors de ses interrogatoires, Emile Louis clame haut et fort qu'il a des relations, et il n'a pas tort : il compte parmi ses amis Pierre et Nicole Charrier, figures influentes de l'Yonne, et Nicole Charrier se portera témoin de moralité en sa faveur. Ce réseau ne s'improvise pas. Il se construit, consciemment ou non, par un individu capable de produire l'image que chaque interlocuteur veut voir.

 

Niveau 3 — Freud/Bergeret : Quels sont les enjeux psychiques profonds sous-jacents ?

C'est ici que l'analyse devient à la fois la plus précise et la plus délicate. Précise parce que les données biographiques fournissent des indicateurs structurels solides, délicate parce qu'aucune expertise psychiatrique directe n'est accessible dans les sources publiques. Ce qui suit est une hypothèse clinique structurée, pas un diagnostic.

Le tableau que dessine la biographie d'Émile Louis est celui d'une organisation état-limite à dominante perverse au sens de Bergeret, c'est-à-dire une structure qui n'a jamais accédé à la triangulation œdipienne complète, qui maintient une relation à l'objet fondamentalement anaclitique, et dont le rapport à l'autre est structurellement instrumental.

Trois indicateurs convergent vers cette hypothèse :

Le premier est la multiplicité des victimations sur toute la durée de vie. Outre l'affaire des « Disparues de l'Yonne », Emile Louis a commis des attentats à la pudeur, des viols et actes de torture sur sa deuxième épouse et la fille de celle-ci, le viol d'une voisine, et le viol de sa propre fille. Ce n'est pas un passage à l'acte isolé sous pression situationnelle. C'est un mode de relation à l'autre, constant, polymorphe, transgénérationnel. La structure sous-jacente ne répond pas à un déclencheur circonstanciel, elle cherche activement ses objets.

Le deuxième indicateur est le choix électif des victimes. Sept jeunes femmes présentant des déficiences mentales légères, toutes issues du même réseau institutionnel, toutes sans famille proche, toutes dans l'impossibilité pratique de porter témoignage. Ce n'est pas le hasard d'un opportunisme. C'est une sélection qui révèle la logique interne de la structure : choisir un objet qui ne peut ni résister ni témoigner, c'est organiser la relation de manière à éliminer toute possibilité de réciprocité. L'autre n'est pas un sujet, il est une surface, un objet au premier sens du terme.

Le troisième indicateur est la gestion des aveux en 2000. Placé en garde à vue, Emile Louis avoue rapidement, livre un récit détaillé et guide les enquêteurs jusqu'à son cimetière personnel, parce qu'il croit les crimes prescrits et se montre confiant. Un mois plus tard, il se rétracte. Ce retournement n'est pas de la confusion, c'est de la gestion. La capacité à avouer en détail, froidement, sans affect apparent, puis à retirer ces aveux dès que le contexte change, témoigne d'un rapport au réel et à la vérité entièrement instrumentalisé. Il n'y a pas de culpabilité au sens névrotique du terme. Il y a du calcul.

Dans la terminologie de Bergeret, on est en présence d'un sujet pour lequel l'objet n'a jamais accédé au statut de totalité. L'autre reste une partie utile, disponible, consommable. La violence n'est pas l'expression d'un conflit interne non résolu : elle est l'outil d'une économie psychique qui ne connaît pas d'autre mode de relation à l'objet.

 

Niveau 4 — Watzlawick : Quelle configuration relationnelle structure le comportement ?

Watzlawick nous a appris une chose inconfortable : on ne peut pas ne pas communiquer. Chaque comportement, même le silence, même l'absence, est un message dans un système. La question n'est donc pas ce qu'Émile Louis dit — elle est quel système relationnel il fabrique, et comment ce système rend le passage à l'acte non seulement possible mais, d'un certain point de vue structurel, inévitable.

Louis ne choisit pas ses victimes au hasard. Il les sélectionne précisément parce qu'elles lui permettent de construire une relation radicalement asymétrique — une relation dans laquelle la métacommunication est impossible. Une jeune femme présentant une déficience mentale légère, isolée institutionnellement, sans réseau familial protecteur, ne peut pas nommer ce qui lui arrive. Elle ne dispose pas des outils symboliques pour mettre en récit la violence, pour la désigner, pour en faire un signal intelligible vers l'extérieur. Elle ne peut pas, au sens watzlawickien, recadrer la relation.

C'est là le génie sinistre du système Louis. Il ne crée pas une double contrainte au sens classique — il crée quelque chose de plus radical : une relation sans sortie métacommunicationnelle. La victime est prise dans un système où elle ne peut ni accepter ni refuser au sens plein de ces termes, ni appeler à l'aide dans un langage que le monde extérieur saisira. Louis a construit un espace relationnel hermétiquement fermé — et il l'a fait en choisissant des partenaires structurellement incapables d'en percer les parois.

Sa position dans ce système est celle du définisseur unique de la réalité. C'est lui qui décide de ce qui se passe, de ce que cela signifie, et de ce qui en reste. L'enterrement des corps à Rouvray n'est pas seulement une précaution pratique — c'est l'acte final de cette logique : effacer toute trace d'une relation qui n'a existé, officiellement, que dans sa tête. La victime disparaît. Le système se referme. Louis retourne conduire son car.

 

La temporalité différentielle : quand le temps lui-même devient une arme

C'est ici que le cas Louis révèle toute sa valeur heuristique pour ma méthode d’analyse DS2C.

Le concept de temporalité différentielle part d'un constat simple : les quatre niveaux du modèle n'opèrent pas à la même vitesse. Le substrat pulsionnel darwinien est rapide, presque réflexif, indexé sur la menace et le besoin immédiats. Le tempérament flegmatique est lent, il décante, il diffère, il régule par l'inertie. La structure inconsciente opère à l'échelle des années, parfois des décennies. Le contexte relationnel, lui, fluctue au rythme des interactions quotidiennes.

Dans la plupart des passages à l'acte, c'est la désynchronisation brutale de ces quatre vitesses qui produit la décharge, un événement situationnel qui précipite soudainement le contexte relationnel contre une structure qui n'a plus les ressources pour réguler. C'est le passage à l'acte précipité, le meurtre sous impulsion, la violence qui surprend son auteur autant que sa victime.

Louis n'appartient pas à cette catégorie. Il appartient à la catégorie inverse, et plus rare : le passage à l'acte programmé, dans lequel la temporalité différentielle ne produit pas de collision brutale mais une convergence lente et délibérée.

Regardons la mécanique :

  • N1 (Darwin) opère à basse fréquence mais haute intensité. Le substrat pulsionnel de Louis, forgé dans l'abandon, formaté par la violence subie, légitimé par l'expérience militaire, n'explose pas. Il persiste. Il est chronique plutôt qu'aigu. Ce n'est pas une pulsion qui cherche une décharge ponctuelle : c'est une organisation pulsionnelle stable autour de la domination et de l'annihilation de l'autre comme mode de relation primaire.
  • N2 (Le Senne) fonctionne comme régulateur temporel. La secondarité flegmatique n'inhibe pas la pulsion mais la met en attente. Elle produit l'intervalle. Entre deux actes, Louis ne souffre pas de la pulsion non assouvie à la manière d'un Nerveux qui brûle. Il attend. Il observe. Il sélectionne. Le tempérament devient ici un mécanisme de différé organisé et non pas la sublimation au sens freudien, mais le report calculé. C’est éminament plus fin. Ca demande une gestion de la frustration à un niveau expert.
  • N3 (Bergeret) fournit le cadre de légitimation interne. La structure état-limite à dominante perverse n'élabore pas de culpabilité significative entre les actes. Il n'y a pas de cycle dépressif post-acte, pas de désorganisation, pas de signal d'alarme interne qui forcerait l'arrêt. La structure régule par l'absence, absence de conflit interne, absence de remords opératoires, absence de la friction psychique qui, chez un névrotique, rendrait la récidive insupportable.
  • N4 (Watzlawick) fournit l'opportunité. Non pas l'opportunité hasardeuse, celle qui se présente et qui, chez un sujet moins organisé, pourrait être manquée ou refusée. Mais l'opportunité construite : Louis sélectionne son contexte relationnel avec la même méthodologie qu'un chasseur prépare son territoire. Le choix des victimes, le réseau institutionnel, la position sociale d'homme de confiance. Tout cela est une infrastructure relationnelle délibérément mise en place pour que le contexte soit toujours favorable.

La convergence de ces quatre temporalités chez Louis ne produit pas d'explosion. Elle produit un régime de croisière. Les meurtres entre 1975 et 1980 ne sont pas sept accidents. Ils sont sept occurrences d'un système qui fonctionne exactement comme prévu,  un système dans lequel chaque niveau opère à sa propre vitesse, sans friction avec les autres, dans une synchronisation qui n'est pas catastrophique mais homéostatique.

C'est là la différence fondamentale avec le passage à l'acte classique. Chez Louis, la temporalité différentielle ne crée pas de rupture, elle crée de la régularité. Le crime devient une variable stable dans l'économie psychique d'un sujet dont tous les niveaux sont, paradoxalement, parfaitement alignés pour le produire sans le signaler.

 

Au final

La trajectoire d'Émile Louis illustre ce que DS2C permet de nommer avec précision : un passage à l'acte programmé de type homéostatique, dans lequel la violence n'est pas le symptôme d'une décompensation mais le produit stable d'une organisation cohérente.

La psychologie évolutionnaire fournit le carburant : une organisation pulsionnelle centrée sur la maîtrise et l'annihilation, formatée dès l'enfance par l'abandon et la violence subie.

La caractérologie fournit le moteur de régulation temporelle : la secondarité flegmatique qui transforme l'impulsion en projet, qui permet l'attente sans souffrance et l'exécution sans débordement.

La psychologie fournit le plancher : une structure qui ne génère pas de signal d'arrêt interne, qui ne produit pas la dissonance psychique susceptible d'interrompre le cycle.

Le contexte fournit l’opportunité : un système relationnel soigneusement construit pour que la proie soit disponible, silencieuse, et disparaissable.

Ce qui est troublant dans ce tableau, c'est son absence de tension. Il n'y a pas, dans la structure Louis, de conflit entre l'homme ordinaire et le prédateur. Il n'y a pas deux personnes qui cohabitent en se combattant. Il y a une organisation unique, cohérente, dont la façade sociale et l'activité criminelle sont deux expressions complémentaires du même système.

C'est peut-être le vrai enseignement de cette affaire. Nous cherchons instinctivement la fissure, le regard qui dévie, le comportement qui déraille, le signe qui trahit. Nous pensons que la monstruosité se voit, parce que nous associons la violence à la désorganisation. Louis nous démontre le contraire : la violence la plus durable, la plus méthodique, la plus efficace n'est pas celle du sujet qui se désorganise sous pression. C'est celle du sujet dont la structure est précisément organisée pour la produire, tranquillement, régulièrement, sans laisser de traces dans le quotidien visible.

Le car scolaire repartait chaque matin. Ponctuel.

Emile louis

Elles aiment un Monstre

Le 30/05/2026

Le 23 janvier 1989, Ted Bundy est exécuté sur la chaise électrique de la prison de Starke, en Floride. Dehors, une foule s'est rassemblée. Certains célèbrent. D'autres pleurent. Ce sont majoritairement des femmes.

Ce n'est pas une anomalie de ce jour-là. Pendant tout le procès, les tribunes étaient pleines. Des femmes se battaient pour une place. Certaines lui apportaient des fleurs. Une l'a épousé pendant l'audience, Carol Ann Boone, mère de famille, pas une adolescente instable, une femme adulte, socialement intégrée, parfaitement capable de lire un journal. Bundy avait lui-même reconnu ses crimes. Ça n'avait rien changé.

La question n'est pas : comment est-ce possible ? C'est une question morale déguisée en question psychologique, et elle ferme la réflexion avant qu'elle commence. La vraie question est : quelle logique produit ça ? Quelle économie psychique rend un tueur en série non seulement supportable mais désirable ? D’où provient cette idéalisation, cette sublimation ?

 

Nommer sans condamner

La hybristophilie désigne l'attraction érotique ou romantique pour des individus ayant commis des crimes graves. Le terme vient du grec hybridzein, commettre un outrage contre autrui, et philein, du verbe aimer (qui aime). Il a été introduit par le sexologue John Money dans les années 1980, et il a depuis acquis une relative respectabilité clinique, ce qui ne l'empêche pas d'être systématiquement mal utilisé dans les médias.

La première erreur est de traiter la hybristophilie comme une catégorie homogène. Elle ne l'est pas. La littérature clinique distingue deux sous-types dont les dynamiques sont radicalement différentes.

La hybristophilie passive désigne l'attraction à distance, le courrier, les fantasmes, l'obsession médiatique, sans contact direct ni participation aux actes. C'est la forme la plus fréquente, et de loin. La hybristophilie active désigne la participation, la complicité, l'aide logistique, parfois la co-criminalité. L’hybristophilie (avant c’était l’enclitophilie) n’est pas le fait d’aimer quelqu’un bien qu’il soit criminel, mais de l’aimer parce qu’il est criminel. Elle est considérée maintenant comme une conduite paraphilique, au même titre que le trouble voyeuriste, le trouble fétichiste, le trouble exhibitionniste, le trouble frotteuriste, les troubles sado-masochiste sexuel, le trouble pédophile, le trouble fétichiste et le trouble du travestisme.

Karla Homolka, qui a aidé Paul Bernardo à violer et tuer, dont sa propre sœur, relève de cette catégorie. Ce ne sont pas les mêmes femmes. Ce ne sont pas les mêmes dynamiques. Les traiter ensemble, c'est rater les deux.

 

Le catalogue des erreurs

Sur ce sujet, les explications paresseuses abondent. Elles méritent d'être démontées une par une, non par plaisir de la controverse, mais parce qu'elles empêchent de voir ce qui se passe réellement.

"Ce sont des femmes traumatisées qui reproduisent un schéma." C’est vrai pour certaines mais faux comme explication universelle. Carol Ann Boone n'avait pas de passé documenté de victimisation. L'histoire traumatique explique une partie des cas, mais elle ne constitue pas la règle.

"Ce sont des femmes qui veulent sauver." Le syndrome de la rédemptrice, c’est-à-dire l’idée que ces femmes croient pouvoir changer l'homme que personne d'autre n'a su aimer. Commode. Romantique. Et suffisamment vague pour être indémontable. Il existe, mais il n'est pas le moteur unique.

"Ce sont des femmes qui cherchent la célébrité par procuration." Possible dans une minorité de cas. Insuffisant comme lecture générale, la plupart de ces femmes n'ont aucune ambition médiatique et maintiennent leur relation dans une discrétion farouche.

"Ce sont des femmes masochistes." C'est la plus dangereuse des simplifications, parce qu'elle a l'apparence d'une profondeur clinique. Elle confond le comportement observable avec la structure qui le produit. Le masochisme (satisfaction inconsciente tirée de la souffrance ou de la soumission) peut être une composante, il n'est pas l'explication.

Chacune de ces lectures capture un fragment de réalité. Aucune n'est fausse dans tous les cas. Aucune ne suffit.

 

Ce que le criminel offre que l'homme ordinaire n'offre pas

C'est la partie que personne ne veut formuler honnêtement, parce qu'elle oblige à regarder le désir en face plutôt que de le moraliser. Alors formulons-la.

L'homme en prison ne peut pas partir. Il ne peut pas tromper. Il ne peut pas décevoir dans le quotidien. La relation existe dans un espace chirurgicalement protégé de la friction qui détruit la plupart des couples. Elle est pure désir, pure intensité, sans la dépréciation que le réel impose inévitablement à tout objet d'amour.

Il y a plus. Derrière les barreaux, le tueur est le dominant absolu dans la fiction, puissant, dangereux, capable du pire. Mais c'est la femme qui contrôle l'accès. C'est la femme qui décide de venir ou pas, d'écrire ou pas, de rester ou pas. Ce paradoxe n'est pas accidentel. Il offre quelque chose de rare : la puissance de l'autre, sans la menace que cette puissance représente ordinairement. La domination fantasmée, la vulnérabilité réelle, mais inversée.

Et puis il y a la densité narrative. Ces hommes ont une histoire. Une complexité. Une profondeur, qu’elle soit tordue ou monstrueuse, que la plupart des partenaires ordinaires n'offrent pas, ou du moins ne semblent pas offrir. Être choisie parmi des milliers de femmes par un homme que le monde entier regarde, c'est une forme de distinction dont la perversité n'efface pas complètement la logique.

 

Ce qu'elles cherchent vraiment

Ici, il faut descendre plus profond que la surface du désir. Plus profond que la logique paradoxale que nous venons de décrire. Ce que Freud et Bergeret permettent de lire, c'est ce que ces femmes cherchent à combler et ce contre quoi la relation avec le tueur fonctionne comme une défense.

Le concept central est celui d'angoisse de perte d'objet (terreur archaïque, remontant à la petite enfance, de perdre l'être dont on dépend affectivement, non pas la perte d'une personne concrète mais l'effondrement du sentiment d'être tenu, contenu, relié). C'est une angoisse que tout être humain connaît à des degrés divers. Mais chez certains sujets, elle est suffisamment massive pour structurer l'ensemble de la vie affective, les choix de partenaires, les modalités d'attachement, les stratégies pour ne jamais se retrouver seul face à ce vide. Ce qu’on pourrait traduire par : mieux vaut être mal accompagné que vivre seul (ça marche pour les hommes évidemment).

Or le tueur en prison résout ce problème d'une manière que peu d'objets relationnels peuvent égaler. Il ne peut pas partir. Il est structurellement captif. L'angoisse d'abandon (terreur que l'autre disparaisse, se détourne, cesse d'être disponible) est neutralisée non pas par la qualité de la relation mais par l'architecture carcérale elle-même. C'est le système qui garantit ce que la relation ordinaire ne peut jamais garantir : la permanence de l'objet.

Freud a décrit la compulsion de répétition (tendance inconsciente à reproduire des situations douloureuses ou des schémas relationnels anciens, non pour en jouir mais pour tenter de les maîtriser rétrospectivement) comme l'une des forces les plus puissantes et les plus mal comprises de la vie psychique. Ce que certaines de ces femmes rejouent, ce n'est pas nécessairement un trauma identifiable, une violence subie, un père absent ou brutal. C'est quelque chose de plus archaïque qu’est la tentative de résoudre, cette fois, une équation affective qui n'a jamais trouvé sa solution. L'homme impossible, l'homme dangereux, l'homme qu'on ne peut pas vraiment avoir, et la victoire fantasmée de le tenir malgré tout, derrière les barreaux, dans les lettres, dans la fidélité que personne d'autre ne lui accorde.

Darwin avait déjà posé le cadre sans le savoir. La sélection sexuelle n'a pas seulement favorisé les mâles dominants, elle a aussi, chez la femelle, sélectionné une sensibilité aux signaux de puissance, de dangerosité contrôlée, de capacité à protéger et à détruire (je vous invite à regarder le documentaire « Une histoire de gorille » sur Netflix, dans lequel David Attenborough revient sur sa rencontre avec les gorilles du Rwanda. La femelle Alpha d’un groupe d’une soixantaine de gorilles a dû choisir entre l’ancien mâle Alpha et celui qui l’a battu pour prendre sa place. Je vous laisse le soin de trouver qui elle a choisi). Ce substrat évolutif ne détermine pas le choix, aucun déterminisme biologique ne suffit ici, mais il constitue le sol sur lequel la psychologie individuelle vient travailler. La fascination pour la puissance brute n'est pas une pathologie importée de nulle part. Elle a une histoire phylogénétique que la civilisation a recouverte sans l'effacer.

Il y a également ce que Bergeret appelle la violence fondamentale (énergie psychique primaire, antérieure à toute élaboration, qui précède la distinction entre amour et haine et constitue le substrat brut de toute relation d'objet). Cette violence n'est pas l'agressivité, elle est plus primitive. Elle est la force brute du lien, avant que la civilisation ne l'ait poli, domestiqué, rendu présentable. Le serial killer l'incarne sans médiation, sans filtre, sans les compromis que la vie sociale impose à tous. Pour certaines femmes, cette incarnation n'est pas repoussante. Elle est, dans une économie psychique spécifique, profondément rassurante, la preuve que cette force existe, qu'elle peut être tenue, qu'elle ne détruira pas tout si on l'approche.

Ce qu'elles cherchent, au fond, ce n'est pas un tueur. C'est une réponse à une question posée très tôt, dans une relation très ancienne, avec un objet très différent. Le tueur n'est que la forme que cette réponse a prise.

 

Une hétérogénéité radicale

Il serait commode de conclure que toutes ces femmes partagent le même profil, la même structure, le même manque. Ce serait faux et ce serait reproduire exactement l'erreur que nous avons démontée au début.

Parmi les femmes documentées : des profils état-limite pour qui la relation avec le tueur captif est la seule configuration qui neutralise durablement l'angoisse d'abandon. Des structures névrotiques qui subliment (transformation inconsciente d'une pulsion inacceptable en une activité socialement ou psychiquement plus acceptable) une agressivité refoulée dans la fascination pour celui qui l'a libérée sans retenue. Des femmes parfaitement stables dont l'intérêt était initialement journalistique ou intellectuel et qui ont glissé progressivement dans quelque chose qu'elles n'avaient pas anticipé. Des opportunistes qui ont vu une niche médiatique et y ont trouvé autre chose.

La seule chose qu'elles partagent, c'est l'objet. Pas la structure, pas la motivation, pas le manque. Et c'est précisément pour ça qu'une explication unique est non seulement insuffisante mais cliniquement fausse.

 

Chute

Revenons à Bundy. Aux femmes dans la salle d'audience. Aux larmes le jour de l'exécution.

Ces femmes ne sont pas des monstres. Elles ne sont pas des idiotes. Elles sont le produit lisible d'une rencontre entre des besoins psychiques réels, archaïques, puissants, souvent inconscients, et un objet qui offre paradoxalement ce que la relation ordinaire ne garantit jamais complètement : la certitude de pas être abandonnée, la puissance maîtrisée, la densité d'un lien que rien ni personne ne peut effacer.

Ce que leur choix dit, au fond, c'est quelque chose que nous préférons ne pas entendre : que le désir ne se règle pas sur la morale. Qu'il obéit à une logique plus ancienne, plus têtue, plus indifférente au bien et au mal que tout ce que nous voudrions croire. Et que comprendre cette logique, sans l'absoudre, sans la condamner, est le seul travail intellectuellement honnête qu'on puisse faire face à elle.

Le reste, c'est du confort.

 

Femme aime criminel