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Importance du contexte situationnel dans l'analyse d'un passage à l'acte
Le 04/09/2024
L'importance de prendre en compte le contexte situationnel dans l'analyse d'un passage à l'acte délictuel/criminel est cruciale pour comprendre pleinement les motivations et les dynamiques sous-jacentes qui mènent à un tel comportement. Dans le cadre de l'analyse comportementale psychologique, il est impératif de considérer non seulement l'auteur de l'acte, mais également la victime et le contexte global dans lequel le crime a été commis. C'est l'interaction complexe entre ces trois éléments – l'auteur, la victime et le contexte – qui permet de dresser un tableau précis des circonstances ayant conduit au passage à l'acte criminel.
L'auteur : Profil psychologique et motivations
L'analyse du profil de l'auteur est une étape essentielle pour comprendre les raisons qui ont pu le pousser à commettre un crime. Cette étude inclut l'examen de son passé, de ses traits de personnalité, de ses croyances, ainsi que de ses éventuelles pathologies mentales. Le profil psychologique de l'auteur permet de cerner ses motivations, qu'elles soient conscientes ou inconscientes, et de comprendre comment ces motivations ont pu être activées par des facteurs situationnels ou interpersonnels.
Cependant, se concentrer uniquement sur l'auteur peut mener à une vision limitée et réductrice du passage à l'acte. Le comportement criminel est rarement le fruit d'une seule cause isolée; il émerge souvent d'une combinaison complexe de facteurs individuels et contextuels. Par exemple, une personne présentant une tendance à l'impulsivité ou à l'agressivité pourrait être plus susceptible de commettre un crime sous l'effet de la colère ou du stress, mais c'est souvent l'interaction avec le contexte qui déclenche réellement l'acte.
La victime : Rôle et influence dans la dynamique criminelle
L'étude de la victime, souvent négligée dans les analyses traditionnelles, est tout aussi essentielle. La relation entre l'auteur et la victime peut fournir des indices importants sur le mobile du crime et sur les dynamiques de pouvoir ou de domination qui ont pu exister. Il est crucial de comprendre la perception que l'auteur avait de la victime, comment il ou elle la percevait, et quelle place la victime occupait dans son univers mental.
Certaines théories criminologiques, comme la théorie de la victime désignée ou la théorie du "lien faible", suggèrent que les caractéristiques de la victime peuvent jouer un rôle déterminant dans la sélection par l'auteur. Ainsi, l'analyse de la victime peut révéler si celle-ci a été choisie au hasard ou en fonction de critères précis. Par ailleurs, la réaction de la victime face à l'agression, que ce soit la soumission, la résistance, ou une autre forme de réponse, peut également influencer le déroulement du crime et sa gravité.
Le contexte : Facteur catalyseur du passage à l'acte
Le contexte situationnel est souvent le facteur déclencheur du passage à l'acte. Ce contexte peut être composé de facteurs environnementaux, sociaux, économiques ou culturels. Par exemple, un individu confronté à une situation de stress intense, à une crise financière, ou à des pressions sociales peut être plus susceptible de commettre un acte criminel. Le contexte peut également inclure des éléments plus spécifiques, comme la présence d'une arme, l'opportunité de commettre le crime sans être détecté, ou la perception d'une menace imminente.
L'analyse situationnelle cherche à comprendre comment ces facteurs externes interagissent avec les caractéristiques individuelles de l'auteur et de la victime pour produire un certain comportement criminel. Une approche situationnelle permet également de comprendre comment un même individu pourrait réagir différemment dans des circonstances différentes, ou comment un crime similaire pourrait être commis par des personnes très différentes en raison des contextes distincts.
La dynamique triangulaire : Auteur, victime et situation
Il est essentiel de comprendre que le passage à l'acte criminel résulte souvent d'une dynamique triangulaire entre l'auteur, la victime, et la situation. Cette interaction complexe est au cœur de l'analyse comportementale. Par exemple, un crime peut être le résultat d'une escalade progressive dans une situation tendue, où des signaux émis par la victime ou des événements contextuels spécifiques conduisent l'auteur à franchir un seuil vers la violence.
La compréhension de cette dynamique permet non seulement d'expliquer pourquoi un crime a été commis, mais aussi de prévoir et de prévenir d'autres crimes. En identifiant les facteurs de risque liés à l'auteur, les caractéristiques vulnérables de la victime, et les situations propices au passage à l'acte, il devient possible de développer des stratégies d'intervention ciblées pour prévenir la récidive ou pour intervenir en amont dans des situations potentiellement dangereuses.
Conclusion
Prendre en compte le contexte situationnel dans l'analyse d'un passage à l'acte criminel est non seulement crucial, mais aussi indispensable pour une compréhension complète du crime. L'étude de l'auteur, de la victime et du contexte permet de dévoiler les mécanismes sous-jacents qui ont mené à l'acte, offrant ainsi une vue d'ensemble indispensable à toute analyse criminologique ou intervention préventive. Ignorer l'un de ces éléments reviendrait à négliger la complexité inhérente au comportement humain et à la dynamique des crimes, limitant ainsi notre capacité à comprendre et à prévenir efficacement de tels actes.

Jean-Claude ROMAND : analyse DS2C d'un effondrement annoncé
Le 29/11/2025
Les faits
Le 9 janvier 1993, les pompiers découvrent dans les décombres d'une maison incendiée à Prévessin-Moëns (Ain) les corps de Florence Romand et de ses deux enfants, Antoine (7 ans) et Caroline (5 ans), tués par balles. Le même jour, les parents de Jean-Claude Romand, Aimé et Anne-Marie, sont retrouvés assassinés à leur domicile de Clairvaux-les-Lacs (Jura). Jean-Claude Romand est découvert vivant, intoxiqué aux barbituriques.
L'enquête révèle l'impensable : pendant 18 ans, Romand a fait croire à tous qu'il était médecin chercheur à l'Organisation Mondiale de la Santé à Genève. En réalité, il a échoué en deuxième année de médecine en 1975 et n'a jamais exercé la moindre activité professionnelle. Chaque matin, il partait "travailler" et errait dans les forêts, les parkings, les bibliothèques. Il vivait de l'argent emprunté à ses proches sous prétexte de placements financiers avantageux via ses contacts à l'OMS.
Début janvier 1993, un ami réclame le remboursement d'une somme importante. L'échéance approche. Le mensonge va être découvert. Romand ne peut ni avouer ni continuer. Il tue méthodiquement sa famille, tente de se suicider, échoue.
Jugé en 1996, il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il refuse systématiquement d'expliquer son geste au-delà de formules creuses ("Je ne sais pas", "C'était la seule solution"). Libéré en 2019 après 26 ans de prison, il maintient le silence.
Ce cas illustre de façon saisissante la nécessité d'une analyse multi-niveaux. Aucune approche mono-causale ne peut rendre compte de ce passage à l'acte : ni les facteurs de risque criminologiques classiques (Romand n'a aucun antécédent de violence), ni une lecture exclusivement psychiatrique (il n'est pas psychotique), ni une explication situationnelle (des milliers de personnes sont acculées financièrement sans tuer leur famille). Seule une méthode intégrative comme DS2C permet de comprendre comment et pourquoi cet effondrement était prévisible.
Application de la méthode DS2C
Niveau 1 : Analyse développementale
Histoire d'attachement
Romand naît en 1954 dans le Jura, fils unique d'un couple modeste. Le père, Aimé, est ouvrier forestier, effacé, peu présent. La mère, Anne-Marie, est surprotectrice, anxieuse, investit massivement son fils unique comme projet narcissique. Romand est "l'enfant parfait" : sage, poli, brillant à l'école, jamais un problème.
Cet attachement n'est pas sécure. Il est anaclitique : Romand existe à travers le regard maternel. Il n'a pas construit d'assise narcissique propre. Son identité repose entièrement sur la validation externe : être le bon élève, celui qui réussit, celui qui rend fiers. Toute faille dans cette image est vécue comme menace existentielle.
Trajectoire développementale
Le parcours scolaire est sans faute jusqu'en 1975. Romand entre en médecine à Lyon. Deuxième année : il échoue à l'examen. Cet échec est vécu comme effondrement narcissique total. Impossible d'avouer. Impossible de décevoir. Il commence à mentir : il prétend avoir réussi, s'inscrit en troisième année, assiste aux cours sans jamais passer les examens.
De 1975 à 1993, la trajectoire est celle d'une imposture systématique. Romand construit une vie fictive : il "travaille" à l'OMS, se marie (1980), a deux enfants (1985, 1987), achète une maison. Chaque matin, il part "au bureau" : il erre. Il lit *Le Monde*, des revues médicales, se tient informé pour soutenir la conversation. Il emprunte de l'argent à ses proches (beaux-parents, amis, maîtresse) en promettant des placements via l'OMS. Il vit de ces escroqueries.
Aucun turning point positif. Pas de ressource alternative. Le mensonge s'auto-entretient : chaque jour de plus rend l'aveu plus impossible. La spirale est infernale.
Facteurs de risque et de protection
- Facteurs de risque développementaux :
- Attachement insécure (anaclitique, surprotection maternelle)
- Faux-self précoce (obligation d'être parfait)
- Trauma narcissique (échec 1975) non élaboré
- Absence totale de soutien social réel (tous les liens reposent sur le mensonge)
- Isolement croissant (impossibilité de se confier)
- Facteurs de protection : aucun. Romand n'a jamais développé de ressources internes (estime de soi autonome, capacité de mentalisation) ni de soutien externe réel (tout lien authentique supposerait d'avouer).
Facteurs de risque proximaux (janvier 1993)
Un ami, Luc Ladmiral, réclame le remboursement de 900 000 francs prêtés. Échéance : mi-janvier. Romand ne peut ni rembourser ni avouer. D'autres créanciers commencent à s'impatienter. Sa maîtresse, Corinne, médecin, envisage de lui présenter des collègues de l'OMS. La découverte est imminente.
Le passage à l'acte survient à ce moment précis : quand la sortie du mensonge devient inévitable et que l'aveu reste psychiquement impossible.
Niveau 2 : Structure de personnalité (Bergeret)
Structure limite
Romand présente tous les critères d'une organisation limite de la personnalité.
Angoisse dominante : abandon/effondrement narcissique
L'angoisse n'est ni de morcellement (psychotique) ni de castration (névrotique). C'est une angoisse d'abandon/effondrement : si le mensonge est découvert, il n'existe plus. Son identité repose entièrement sur le regard de l'autre. L'aveu = disparition.
Relations d'objet anaclitiques
Romand ne peut exister seul. Sa femme, ses enfants, ses parents, sa maîtresse sont les garants de son existence fictive. Ils ne sont pas des sujets autonomes mais des miroirs qui reflètent l'image qu'il projette. Cette relation d'objet est typiquement limite : l'autre est nécessaire pour contenir l'angoisse, mais il n'est pas investi comme sujet séparé.
Clivage massif
Pendant 18 ans, Romand maintient deux réalités parallèles sans jamais les laisser se rencontrer. D'un côté : le personnage du médecin OMS, mari, père, ami. De l'autre : le vide, l'errance, le mensonge. Ce clivage radical est caractéristique de la structure limite. Il n'y a pas refoulement (mécanisme névrotique) mais dissociation : les deux réalités coexistent sans s'annuler.
Fragilité du Moi
Le Moi de Romand n'est pas morcelé (il n'est pas psychotique), mais il est extrêmement fragile. Il ne tient que par le maintien du mensonge. Aucune assise narcissique solide. Aucun sentiment d'identité stable. Le Moi est entièrement étayé sur l'image sociale.
Faux-self total (Winnicott)
Romand illustre de façon paradigmatique le concept de faux-self de Winnicott. Il n'y a pas de "vrai" Romand, pas de noyau identitaire authentique. Seulement un personnage construit pour répondre aux attentes (d'abord maternelles, puis sociales). Le faux-self s'est hypertrophié au point d'occuper tout l'espace psychique. Quand il menace de s'effondrer, il n'y a rien derrière : le vide.
Fonction du passage à l'acte dans l'économie psychique
Le passage à l'acte est une défense ultime contre le morcellement. Si le mensonge est découvert, l'image s'effondre, et avec elle toute possibilité d'exister. Tuer ceux qui vont découvrir = tentative désespérée de préserver l'image, même si cela signifie détruire la réalité. C'est un passage à l'acte limite typique : impulsif (déclenché par l'imminence de la découverte), massif (anéantissement total), sans élaboration symbolique.
Niveau 3 : Dynamique pulsionnelle
Balance Éros/Thanatos
Chez Romand, Thanatos domine massivement à la fin. Pendant 18 ans, il y a eu une forme d'homéostasie : le mensonge permettait de maintenir une pseudo-vie. Mais cette homéostasie reposait sur un déni complet de la réalité. Quand le déni devient intenable, la pulsion de mort envahit tout.
Le passage à l'acte est un anéantissement : anéantissement de la famille (ceux qui incarnent le mensonge), anéantissement de soi (tentative de suicide), anéantissement de la maison (incendie). C'est une négativation radicale, typique de la structure limite en décompensation.
Compulsion de répétition
Le passage à l'acte de 1993 rejoue le trauma de 1975. En 1975, face à l'échec, Romand ne peut ni l'assumer ni en parler : il commence à mentir. En 1993, face à la découverte imminente, il ne peut ni avouer ni fuir : il tue. Dans les deux cas, la même impossibilité psychique : accepter la faillite narcissique.
La compulsion de répétition ne vise pas la maîtrise (comme dans certains cas où le sujet tente activement de réparer le trauma). Ici, elle est figée : Romand répète l'effondrement sans jamais pouvoir l'élaborer.
Mécanisme en jeu : effraction du système défensif
Pendant 18 ans, le déni a fonctionné comme pare-excitation. Romand ne pensait pas, n'élaborait pas, errait. Le mensonge tenait lieu de réalité psychique. En janvier 1993, l'effraction est imminente : la réalité va faire irruption. Le système défensif s'effondre brutalement. Le passage à l'acte est une décharge, une sortie hors du psychisme : l'affect (terreur de l'effondrement narcissique) ne peut être élaboré, il est agi.
Substrat évolutionniste
Du point de vue darwinien, on pourrait identifier une pulsion de préservation du statut social (dominance, réputation). Mais ici, cette pulsion est entièrement pervertie par la structure psychique. Romand ne défend pas un statut réel, il défend une illusion. Le passage à l'acte n'a aucune fonction adaptative : il détruit précisément ce qu'il prétend protéger.
Niveau 4 : Profil caractériel (Le Senne)
Type caractériel : Sentimental (Émotif - non Actif - Secondaire)
- Émotivité : Romand est profondément émotif. L'angoisse est permanente, massive, mais contenue. Il ne l'exprime jamais directement. Les rares témoignages évoquent un homme tendu, anxieux, mais toujours maître de lui en apparence.
- Non-activité : C'est le trait le plus frappant. Pendant 18 ans, Romand n'agit pas. Il erre. Il ne cherche pas de solution (reprendre des études, trouver un travail, avouer). Il est dans l'inhibition totale. L'action est impossible car elle supposerait d'affronter la réalité.
- Secondarité : Romand est secondaire : il rumine, accumule, ne décharge jamais. L'affect n'est pas exprimé immédiatement (comme chez le primaire). Il s'accumule pendant 18 ans. Cette secondarité explique la durée exceptionnelle du mensonge et la brutalité de l'effondrement final.
Temporalité prédictive
Le type Sentimental (É-nA-S) a une temporalité caractéristique : longue inhibition → accumulation de tension → effondrement brutal. C'est exactement ce qui se produit chez Romand. Pendant 18 ans : inhibition. Janvier 1993 : effondrement.
Le Sentimental ne passe pas à l'acte impulsivement (comme le Colérique) ni de façon calculée après rumination (comme le Passionné). Il s'effondre quand le système d'inhibition ne tient plus. Le passage à l'acte est massif, désespéré, sans préparation réelle (Romand rate son suicide, geste typiquement "effondrement" plutôt que "planification").
Signaux précurseurs
Avec le profil Sentimental, les signaux précurseurs sont : augmentation de l'anxiété visible, repli sur soi accru, comportements d'évitement extrêmes, et surtout : moment où la fuite devient impossible. Chez Romand, ce moment arrive en janvier 1993 quand l'échéance du remboursement approche.
Niveau 5 : Analyse interactionnelle (Watzlawick)
Auteur : Jean-Claude Romand
Victimes : Florence (épouse), Antoine et Caroline (enfants), Aimé et Anne-Marie (parents)
Tiers : Luc Ladmiral (créancier), Corinne (maîtresse médecin), beaux-parents, amis
Séquence communicationnelle et prophétie auto-réalisatrice
Le cas Romand illustre de façon tragique le concept de prophétie auto-réalisatrice de Watzlawick.
Croyance initiale (1975) : "Si j'avoue mon échec, je n'existerai plus / je décevrai / je serai rejeté"
Cette croyance génère un comportement : mentir, cacher, maintenir l'illusion coûte que coûte.
Ce comportement produit des conséquences qui valident la croyance : plus le mensonge dure, plus l'aveu devient effectivement impossible. En 1993, avouer = effectivement perdre tout (famille, statut, liberté). La prophétie s'est réalisée.
Double contrainte auto-imposée
Romand vit dans une double contrainte permanente :
- Injonction 1 : "Je dois maintenir le mensonge pour exister"
- Injonction 2 : "Je ne peux plus maintenir le mensonge (manque d'argent, risque de découverte)"
Ces deux injonctions sont incompatibles. Il n'y a pas d'issue à l'intérieur du système. La double contrainte classique (Bateson, Watzlawick) provient de l'environnement (parents qui envoient des messages contradictoires). Ici, elle est internalisée : Romand s'est piégé lui-même.
Le passage à l'acte est une tentative de sortir du paradoxe : détruire le système (la famille = témoins du mensonge) pour échapper à la contradiction.
Escalade et ponctuation
Il n'y a pas ici d'escalade symétrique (comme dans les violences conjugales). L'escalade est interne : chaque jour qui passe augmente la tension, rend l'aveu plus impossible, rapproche de la découverte.
La ponctuation de Romand est probablement : "Je suis victime d'une situation dont je ne peux sortir". Mais cette ponctuation ignore qu'il a lui-même créé le piège. Il se vit comme contraint alors qu'il a construit méthodiquement l'impasse.
Communication non-verbale
Les témoignages des proches mentionnent, dans les jours précédant le drame, une tension inhabituelle chez Romand : regard fuyant, silences prolongés, crispation physique. Ces signaux non-verbaux révèlent la montée de l'angoisse que le discours continue de masquer (il maintient le mensonge jusqu'au bout).
La congruence verbal/non-verbal se rompt : le discours dit "tout va bien", le corps dit "je suis en détresse". Mais personne ne décode ces signaux comme précurseurs d'un passage à l'acte.
Fonction relationnelle du passage à l'acte
Tuer la famille = détruire les miroirs du mensonge. Florence, les enfants, les parents sont ceux pour qui le mensonge existe, ceux qui incarnent l'image fictive. En les tuant, Romand tente d'effacer les témoins de sa faillite. C'est un passage à l'acte qui vise à annuler la relation elle-même : si personne ne peut voir l'effondrement, il n'a pas lieu.
Niveau 6 : Synthèse et prédiction
Reconstruction du passage à l'acte
Le passage à l'acte de janvier 1993 est le point d'aboutissement d'une trajectoire de 18 ans. Il résulte de l'articulation de tous les niveaux analysés :
- Terreau développemental : Attachement insécure, faux-self précoce, trauma narcissique de 1975 non élaboré, absence de ressources internes et externes.
- Structure limite : Angoisse d'effondrement narcissique, clivage massif, relations d'objet anaclitiques, fragilité du Moi étayé uniquement sur l'image sociale.
- Dynamique pulsionnelle : Déni comme système défensif pendant 18 ans, effraction imminente (découverte du mensonge), débordement pulsionnel (Thanatos), compulsion de répétition (rejouer l'effondrement de 1975 sans pouvoir l'élaborer).
- Caractérologie : Profil Sentimental (É-nA-S) = inhibition prolongée + accumulation de tension + effondrement brutal. La temporalité du passage à l'acte était prévisible : pas d'explosion immédiate, mais effondrement massif quand la fuite devient impossible.
- Escalade interactionnelle : Prophétie auto-réalisatrice (le mensonge rend l'aveu effectivement impossible), double contrainte internalisée (maintenir/ne plus pouvoir maintenir), famille comme miroir du mensonge à détruire.
- Déclencheur : Demande de remboursement de Luc Ladmiral + projet de Corinne de le présenter à des collègues OMS = découverte imminente. Le système défensif s'effondre. Le passage à l'acte devient la seule issue psychiquement possible (même s'il est objectivement absurde).
Fonction du passage à l'acte
Le passage à l'acte remplit plusieurs fonctions simultanées :
1. Défense contre le morcellement : Tuer avant que l'image s'effondre = tentative de préserver l'identité fictive
2. Décharge : Évacuer une tension accumulée pendant 18 ans sans jamais être élaborée
3. Communication implicite : "Je préfère disparaître plutôt que d'exister comme ce que je suis réellement"
4. Annihilation du témoin : Détruire ceux qui incarnent le mensonge = effacer la réalité
Évaluation du risque de récidive
Après 26 ans de prison, le risque de récidive chez Romand est faible en termes de violence hétéro-agressive. Le passage à l'acte de 1993 était lié à une configuration psychique et contextuelle spécifique (maintien du mensonge pendant 18 ans + découverte imminente).
En revanche, le risque de décompensation suicidaire reste présent. La structure limite n'a probablement pas changé. Si Romand se retrouve dans une situation d'effondrement narcissique (échec, rejet, découverte d'une nouvelle imposture), le risque de passage à l'acte auto-agressif demeure.
Conditions de récidive (si elle devait avoir lieu)
- Nouvelle situation d'imposture suivie de menace de découverte
- Effondrement narcissique majeur (perte de statut, rejet)
- Absence de soutien thérapeutique ou social
- Événement déclencheur qui réactive le trauma de 1975 ou de 1993
Signaux d'alerte (profil Sentimental)
- Retrait social accru
- Augmentation visible de l'anxiété sans verbalisation
- Comportements d'évitement extrêmes
- Sentiment d'impasse (discours type "il n'y a pas de solution")
Limites de l'analyse
Cette analyse DS2C repose sur des éléments documentaires (livre d'Emmanuel Carrère, rapports psychiatriques du procès, témoignages). Elle ne s'appuie pas sur un entretien clinique direct avec Romand. Certaines hypothèses (notamment sur la dynamique pulsionnelle et l'attachement précoce) restent partiellement spéculatives.
Romand lui-même refuse systématiquement d'expliquer son geste. Il répète : "Je ne sais pas". Cette absence de verbalisation rend difficile l'accès à la réalité subjective du passage à l'acte. L'analyse reste donc une reconstruction externe, nécessairement partielle.
Enfin, l'analyse rétrospective comporte toujours un biais de confirmation : connaissant l'issue, on peut être tenté de sélectionner les éléments qui la rendent cohérente. Une analyse prospective (avant le passage à l'acte) aurait probablement identifié les vulnérabilités, mais aurait-elle pu prédire avec certitude le moment et la modalité du passage à l'acte ? Rien n'est moins sûr.
En conclusion
Le cas Romand illustre la nécessité d'une approche intégrative du passage à l'acte. Aucune lecture mono-causale ne suffit. Ce n'est ni "un facteur de risque" (Romand n'a pas d'antécédent de violence), ni "une psychose" (il n'est pas délirant), ni "une situation" (l'endettement seul n'explique pas le quintuple homicide).
C'est l'articulation de tous les niveaux qui rend compte du passage à l'acte : un terreau développemental (attachement insécure, faux-self précoce), une structure limite (angoisse d'effondrement, clivage, fragilité narcissique), une dynamique pulsionnelle (déni puis effraction, compulsion de répétition), un profil caractériel (Sentimental = inhibition puis effondrement), une escalade interactionnelle (prophétie auto-réalisatrice, double contrainte), et un déclencheur situationnel (découverte imminente).
La méthode DS2C permet cette reconstruction. Elle ne prétend pas prédire avec certitude, mais elle identifie les vulnérabilités, les conditions de décompensation, les signaux précurseurs. Elle offre un cadre de compréhension rigoureux et opérationnel pour l'analyse clinique et expertale du passage à l'acte.
Frantz BAGOE
Psychologue comportementaliste
Créateur de la méthode DS2C

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DS2C : une méthode intégrative développementale et psychodynamique du passage à l'acte
Le 22/11/2025
L'analyse du passage à l'acte souffre d'un cloisonnement disciplinaire préjudiciable. D'un côté, la criminologie actuarielle multiplie les facteurs de risque, quantifie les probabilités de récidive, mais reste en surface : elle prédit sans comprendre. De l'autre, la psychanalyse explore les profondeurs de l'économie psychique, accède au sens du symptôme, mais peine à opérationnaliser ses intuitions : elle comprend sans prédire.
Cette fracture épistémologique pose problème. L’analyste confronté à un passage à l'acte violent a besoin d'une double lecture : identifier les facteurs de vulnérabilité (pour évaluer le risque) ET saisir la dynamique psychique singulière (pour comprendre pourquoi cet individu, à ce moment précis, a basculé dans l'acte).
DS2C est une méthode intégrative qui articule rigueur empirique et profondeur clinique. Elle s'appuie sur deux piliers complémentaires : l'approche développementale de la psychocriminologie moderne (trajectoires de vie, attachement, facteurs de risque) et la lecture psychodynamique (structure de personnalité, économie pulsionnelle, caractérologie, pragmatique de la communication). Cette double lecture permet une analyse à la fois prédictive et compréhensive du passage à l'acte.
Génèse de la méthode
DS2C naît d'une insatisfaction clinique. Formé à la psychologie, je m’intéresse rapidement à la psychologie évolutionniste et comportementale, mais j'ai rapidement buté sur les limites du behaviorisme radical. Watson et Skinner évacuent le psychisme, cette "boîte noire" dont ils refusent de spéculer le contenu. Le comportement observable devient la seule réalité : stimulus, réponse, conséquence. Cette approche fonctionnelle permet de modifier des comportements, certes, mais elle ignore ce qui fait l'essence du passage à l'acte : le sens qu'il prend dans l'économie psychique du sujet.
Abandonner le behaviorisme pur ne signifie pas renoncer à l'observation comportementale. L'analyse des séquences (antécédents, comportement, conséquences), l'identification des renforçateurs, la compréhension des patterns d'adaptation restent des outils précieux. Mais ils doivent être intégrés à une lecture plus large qui interroge : pourquoi ce sujet a-t-il construit ce mode d'adaptation plutôt qu'un autre ? Quelle angoisse cherche-t-il à éviter ? Quel affect ne peut-il élaborer autrement que par l'agir ?
La psychanalyse structurale (Freud, Bergeret) offre ce cadre de compréhension. Elle permet de saisir l'organisation psychique du sujet, la nature de ses angoisses, la solidité de son Moi, ses mécanismes de défense dominants. Elle donne accès au sens inconscient du passage à l'acte : compulsion de répétition, retour du refoulé, effraction traumatique, décharge d'un affect insupportable.
Mais la psychanalyse seule ne suffit pas. Il lui manque l'ancrage empirique de la psychocriminologie moderne : les données sur les trajectoires développementales, les recherches sur l'attachement, les études sur les facteurs de risque validés statistiquement. Ces travaux (Moffitt, Fonagy, Cusson, Coutanceau) permettent de quantifier les vulnérabilités, d'identifier les fenêtres critiques, d'évaluer les probabilités de récidive. Ils offrent un socle factuel indispensable à toute expertise.
DS2C articule ces deux approches. Elle refuse le réductionnisme (tout expliquer par les facteurs de risque OU tout expliquer par l'inconscient) pour construire une lecture stratifiée du passage à l'acte.
Les piliers de DS2C
A. Pilier empirique : l'approche développementale
Le passage à l'acte ne surgit jamais ex nihilo. Il s'inscrit dans une trajectoire de vie, résultat d'interactions cumulées entre vulnérabilités individuelles et adversité environnementale. L'approche développementale reconstitue cette trajectoire.
Les trajectoires de vie (Moffitt, Patterson) distinguent plusieurs patterns : début précoce avec continuité (life-course persistent), passage à l'acte limité à l'adolescence (adolescence-limited), ou début tardif. Ces trajectoires ne sont pas immuables : des turning points (événements charnières) peuvent les réorienter, positivement ou négativement.
La théorie de l'attachement (Bowlby, Ainsworth, Fonagy) montre que la qualité du lien précoce détermine la capacité de régulation émotionnelle et les stratégies relationnelles ultérieures. L'attachement insécure, et particulièrement l'attachement désorganisé, constitue un facteur de risque majeur de violence. La mentalisation (capacité à comprendre ses propres états mentaux et ceux d'autrui) se construit dans ce lien précoce : sa défaillance compromet la capacité d'empathie et favorise le passage à l'acte.
Les facteurs de risque et de protection (Cusson, Coutanceau) s'accumulent au fil du développement. L'Adverse Childhood Experiences (ACE) score quantifie cette adversité cumulée : maltraitance, négligence, dysfonctionnement familial. Plus le score est élevé, plus le risque de passage à l'acte violent augmente. À l'inverse, les facteurs de protection (ressources personnelles, soutien social, expériences positives) peuvent contrebalancer ces vulnérabilités.
Ce pilier empirique répond à la question : QUELS facteurs ont conduit à ce passage à l'acte ? Il permet d'établir un pronostic criminologique, d'identifier les fenêtres de vulnérabilité, d'évaluer le risque de récidive.
B. Pilier psychodynamique : structure et dynamique
Les facteurs de risque ne produisent pas les mêmes effets chez tous les individus. Deux sujets avec un parcours développemental similaire peuvent présenter des passages à l'acte radicalement différents. Pourquoi ? Parce que la structure de personnalité détermine le type de décompensation.
La structure de personnalité (Bergeret) organise le fonctionnement psychique selon trois grands modes : psychotique (morcellement du Moi, angoisse de morcellement), limite (clivage, angoisse d'abandon), névrotique (refoulement, angoisse de castration). Le passage à l'acte psychotique (brutal, délirant, sans affect) n'a rien à voir avec le passage à l'acte limite (impulsif, répété, dans la dépendance relationnelle) ou névrotique (rare, symbolique, chargé de culpabilité).
L'économie pulsionnelle (Freud) interroge la balance entre Éros et Thanatos, la capacité de liaison de l'affect, la nature des mécanismes de défense. Le passage à l'acte survient quand l'affect ne peut être élaboré psychiquement : soit parce que les défenses sont trop rigides (refoulement excessif → retour du refoulé), soit parce qu'elles sont trop fragiles (clivage → décharge). La compulsion de répétition pousse à rejouer le trauma, tentative inconsciente de maîtrise qui échoue et se répète.
La caractérologie (Le Senne) affine cette analyse en introduisant la dimension temporelle. Selon le profil caractériel (émotif/non-émotif, actif/non-actif, primaire/secondaire), le délai entre tension et passage à l'acte varie. Le Colérique (émotif-actif-primaire) explose immédiatement. Le Passionné (émotif-actif-secondaire) rumine longuement avant d'agir. Le Sentimental (émotif-non-actif-secondaire) accumule jusqu'à l'effondrement brutal. Cette typologie permet de prédire la temporalité du passage à l'acte et d'identifier les signaux précurseurs.
En supplément, la pragmatique de la communication (Watzlawick) replace le passage à l'acte dans son contexte interactionnel. Les escalades symétriques (surenchère), les complémentarités rigides, les doubles contraintes (injonctions paradoxales) créent des spirales comportementales qui mènent à l'acte. La prophétie auto-réalisatrice fonctionne : "tu vas me quitter" → comportements de contrôle → étouffement relationnel → abandon effectif → passage à l'acte violent. L'observation de la communication non-verbale (congruence/incongruence avec le discours, signaux de tension) complète cette analyse.
Ce pilier psychodynamique répond à la question : COMMENT et POURQUOI ce sujet singulier a basculé dans l'acte à ce moment précis ? Il donne accès au sens inconscient du passage à l'acte et permet de comprendre sa fonction dans l'économie psychique.
Les 6 phases d'analyse DS2C
DS2C déploie une analyse stratifiée en six phases, du plus général (développemental) au plus singulier (interactionnel).
Phase 1 : Analyse développementale
- Questions posées : Quelle est l'histoire d'attachement du sujet ? Quels traumas a-t-il subis ? Quelle est sa trajectoire de vie ? Quels facteurs de risque et de protection sont présents ?
- Outils mobilisés : Anamnèse structurée, ACE score, identification des turning points, cartographie des ressources.
- Apport : Ce niveau établit le terreau développemental. Il permet d'identifier les vulnérabilités précoces, les patterns de continuité ou de rupture, les fenêtres critiques. Il fournit la base empirique pour l'évaluation du risque de récidive.
Phase 2 : Structure de personnalité (Bergeret)
- Questions posées : Quelle est la nature de l'angoisse dominante ? Quelle est la solidité du Moi ? Quels mécanismes de défense prédominent ? Quelle est la qualité des relations d'objet ?
- Outils mobilisés : Grille structurale de Bergeret (psychotique/limite/névrotique), analyse des mécanismes de défense (primaires/secondaires), observation clinique.
- Apport : Ce niveau détermine le TYPE de passage à l'acte. Une structure psychotique décompensera par effraction délirante, une structure limite par décharge impulsive, une structure névrotique par retour du refoulé. La structure prédit également la qualité de l'affect (absent, clivé, culpabilisé) et la capacité d'élaboration post-acte.
Phase 3 : Dynamique pulsionnelle (Freud + évolutionnisme)
- Questions posées : Quelle est la balance Éros/Thanatos ? Quel affect ne peut être élaboré ? Quel trauma est rejoué ? Quelle pulsion évolutionniste est en jeu (survie, reproduction, dominance) ?
- Outils mobilisés : Écoute psychanalytique, identification de la compulsion de répétition, analyse du sens inconscient, perspective évolutionniste darwinienne.
- Apport : Ce niveau donne accès au SENS du passage à l'acte. Il révèle ce que le sujet cherche inconsciemment à accomplir : décharger une rage archaïque, maîtriser un trauma en le rejouant, évacuer un affect insupportable. L'intégration de Darwin permet de comprendre comment certaines pulsions (territorialité, jalousie sexuelle, protection de la descendance) s'articulent avec les mécanismes psychiques.
Phase 4 : Profil caractériel (Le Senne)
- Questions posées : Le sujet est-il émotif ou non-émotif ? Actif ou non-actif ? Primaire ou secondaire ? Quel est son type caractériel parmi les 8 possibles ?
- Outils mobilisés : Grille caractérologique de Le Senne, observation de la réactivité émotionnelle et de la temporalité comportementale.
- Apport : Ce niveau prédit la TEMPORALITÉ du passage à l'acte. Il indique le délai probable entre montée de tension et décharge, identifie les signaux précurseurs spécifiques à chaque type, permet d'anticiper le mode de décompensation (explosion immédiate, rumination prolongée, effondrement brutal après inhibition).
Phase 5 : Analyse interactionnelle (Watzlawick)
- Questions posées : Qui sont les protagonistes (auteur, victime, tiers) ? Quelle est la séquence communicationnelle ? Y a-t-il escalade symétrique, double contrainte, prophétie auto-réalisatrice ? Que révèle la communication non-verbale ?
- Outils mobilisés : Axiomes de Watzlawick, analyse des patterns interactionnels, observation comportementale (posture, gestuelle, micro-expressions).
- Apport : Ce niveau replace le passage à l'acte dans sa dimension relationnelle. Il montre comment les spirales interactionnelles amplifient les tensions, comment les paradoxes communicationnels piègent les protagonistes, comment l'observation du non-verbal peut révéler la montée de tension avant l'acte. Il évite l'écueil d'une analyse purement intrapsychique en intégrant le contexte relationnel immédiat.
Phase 6 : Synthèse et prédiction
- Questions posées : Comment s'articulent les cinq niveaux précédents ? Quelle est la fonction du passage à l'acte (décharge, défense, communication, maîtrise) ? Quel est le risque de récidive ? Dans quelles conditions le passage à l'acte risque-t-il de se reproduire ?
- Outils mobilisés : Intégration multi-niveaux, reconstruction de la chaîne causale, identification des facteurs déclenchants, évaluation clinique du risque.
- Apport : Ce niveau synthétise l'analyse complète. Il reconstruit le passage à l'acte comme résultante d'une trajectoire développementale (terreau), d'une structure psychique (type de décompensation), d'une dynamique pulsionnelle (énergie et sens), d'un tempérament caractériel (temporalité) et d'une escalade interactionnelle (déclencheur). Cette reconstruction permet d'évaluer le risque de récidive, d'identifier les conditions critiques, de proposer des stratégies d'intervention adaptées.
Limites
DS2C ne prédit pas avec certitude. L'être humain n'est pas une machine déterministe. Des facteurs imprévisibles (événement fortuit, rencontre, décision consciente) peuvent modifier la trajectoire. L'analyse DS2C identifie des probabilités, des vulnérabilités, des patterns, mais ne peut garantir qu'un passage à l'acte aura lieu ou non.
Les biais de l'analyste sont inévitables. Toute observation comporte une part de subjectivité, toute interprétation psychanalytique reste hypothétique. L'analyste projette ses propres schémas, son contre-transfert influence sa lecture. La transparence sur ces limites est une exigence méthodologique.
DS2C nécessite des données complètes. L'analyse ne peut se faire sans anamnèse développementale, sans observation clinique prolongée, sans éléments contextuels détaillés. Une analyse rétrospective sur dossier reste partielle et doit être présentée comme telle.
Conclusion
DS2C propose un pont entre psychocriminologie et psychanalyse, entre approche actuarielle et lecture clinique. Elle refuse le cloisonnement disciplinaire pour construire une méthode intégrative qui articule rigueur empirique et profondeur psychodynamique.
Cette double lecture permet d'évaluer les risques (facteurs développementaux quantifiables) tout en accédant au sens (dynamique psychique singulière). Elle évite le double écueil du réductionnisme scientiste (tout expliquer par des corrélations statistiques) et de l'herméneutique pure (tout expliquer par l'inconscient sans validation empirique).
DS2C s'adresse aux cliniciens confrontés à l'analyse du passage à l'acte : psychologues, psychiatres, experts judiciaires, professionnels de la protection. Elle se veut un outil opérationnel, rigoureux, mais humble dans ses prétentions. Le dialogue interdisciplinaire reste ouvert : DS2C n'a pas vocation à être un système clos, mais une méthode évolutive, enrichie par les apports de la recherche et de la pratique clinique.
La semaine prochaine, j'aborderai un cas concret...
Frantz BAGOE
Psychologue comportementaliste
Créateur de la méthode DS2C

Le meurtre en série : accident darwinien ou vestige adaptatif ?
Le 15/11/2025
Le meurtre en série : accident darwinien ou vestige adaptatif ?
La question que personne ne pose
Les criminologues classent, les psychiatres diagnostiquent, les neuroscientifiques scannent. Mais personne ne pose la question fondamentale : pourquoi cette capacité existe-t-elle dans le répertoire comportemental humain ?
La sélection naturelle est impitoyablement économe. Elle ne conserve pas de traits coûteux sans raison. Or le meurtre en série est manifestement contre-adaptatif : il expose à la capture, l'exécution, l'ostracisation totale, et compromet radicalement la reproduction. Un tueur en série capturé transmet zéro gène. Échec darwinien absolu.
Alors pourquoi ce comportement persiste-t-il, certes rare (environ 1 pour 2 millions d'individus), mais universel dans toutes les cultures humaines documentées ? Quatre hypothèses méritent examen.
Hypothèse 1 : Le byproduct pathologique
Mécanismes adaptatifs détournés
Le meurtre en série pourrait être un effet secondaire non sélectionné de traits qui, eux, furent adaptatifs :
- L'agressivité mâle compétitive
Dans l'Environnement d'Adaptation Évolutive (EAE), l'agressivité masculine était cruciale pour :
-
- La compétition intrasexuelle (accès aux femelles)
- La défense du territoire
- La prédation
- La protection du groupe
Cette agressivité est régulée par des mécanismes neurologiques précis : cortex préfrontal ventromédian (inhibition), amygdale (détection de menace), système sérotoninergique (modulation de l'impulsivité). Chez certains individus, ces régulateurs dysfonctionnent.
Neurobiologie des tueurs en série documentée :
-
- Hypométabolisme préfrontal (Raine et al., 1997)
- Réactivité amygdalienne aberrante
- Déficit d'empathie cognitive (théorie de l'esprit intacte) mais absence d'empathie affective (résonance émotionnelle)
- Polymorphisme MAO-A (gène warrior) combiné à maltraitance infantile = facteur de risque massif
- Analogie évolutionniste : l'agressivité est comme un thermostat. Réglée normalement, elle permet compétition et survie. Déréglée (combinaison génétique + environnement développemental toxique), elle produit des déviations extrêmes.
Le tueur en série serait donc un accident de régulation : le système a été construit pour une chose (compétition calibrée) mais peut, dans des conditions pathologiques, produire autre chose (prédation conspécifique).
La capacité prédatrice généralisée
Homo sapiens est un super-prédateur. Nous avons exterminé la mégafaune quaternaire, colonisé tous les continents, développé des stratégies de chasse sophistiquées (traque, embuscade, mise à mort efficace).
Cette machinerie cognitive de prédation inclut :
- Capacité à planifier sur le long terme
- Objectification de la proie (déshumanisation nécessaire)
- Insensibilité à la souffrance de la cible
- Plaisir lié à la capture réussie (récompense dopaminergique)
Normalement, cette machinerie est inhibée envers les conspécifiques par des mécanismes puissants :
- Reconnaissance des signaux de détresse (pleurs, supplications)
- Empathie affective
- Normes sociales internalisées
- Peur de la réciprocité (vengeance du groupe)
Chez le tueur en série, ces inhibiteurs sont défaillants. La machinerie prédatrice, intacte, se retourne vers des humains. Les victimes deviennent des proies. La chasse procure la même satisfaction neurochimique que la traque d'un cerf pour un chasseur-cueilleur.
Conclusion partielle : le meurtre en série n'a jamais été sélectionné positivement. C'est un bug, pas une feature. Un dérapage de systèmes conçus pour autre chose.
Hypothèse 2 : Stratégie reproductive déviante (dark triad maximisée)
Le continuum des stratégies sexuelles
La psychologie évolutionniste distingue deux grandes stratégies reproductives :
Stratégie K : investissement parental élevé, partenaires stables, peu de descendants, soins prolongés. Stratégie dominante chez Homo sapiens.
Stratégie r : maximisation du nombre d'accouplements, investissement minimal, nombreux descendants, pas de soins. Rare chez les humains mais présente dans certaines sous-populations.
Entre les deux, un continuum de stratégies mixtes. À l'extrémité pathologique de la stratégie r, on trouve la coercition sexuelle : viol, violence, manipulation.
- Le tueur en série comme stratège r déviant
Certains tueurs en série (sous-type lust principalement) présentent un profil troublant :
- Nombre élevé de victimes (tentatives "reproductives" avortées)
- Violence sexuelle systématique
- Objectification totale de la victime (partenaire réduit à support physiologique)
- Absence d'attachement, de relation, de réciprocité
- Compulsion répétitive (incapacité à satiation)
Interprétation évolutionniste hérétique : et si c'était une stratégie r pathologiquement désinhibée ? Le viol comme tentative de transmission génétique par coercition est documenté chez plusieurs espèces. Chez les humains, c'est une stratégie ultra-minoritaire, réprimée violemment, mais elle existe.
Le tueur en série sexuel serait alors un individu :
- À très faible statut social (accès nul aux partenaires par voie normale)
- Incapable de compétition intrasexuelle conventionnelle
- Privé de toute ressource attractive (ressources matérielles, statut, charisme)
- Dont les inhibiteurs neurologiques/sociaux ont échoué
- Qui bascule dans la coercition extrême comme dernière "tentative" reproductive
Évidemment, le meurtre sabote cette "stratégie" : une victime morte ne transmet rien. Mais le système motivationnel sous-jacent pourrait être une version détraquée du mating effort (effort d'accouplement).
- Dark Triad et fitness reproductive
Les traits de personnalité Dark Triad (narcissisme, machiavélisme, psychopathie) sont faiblement mais positivement corrélés avec le succès reproductif à court terme dans certaines études (Jonason et al., 2009).
Pourquoi ? Parce qu'ils favorisent :
- Manipulation sociale efficace
- Extraction de ressources
- Multiplication des partenaires sexuels
- Désengagement rapide (pas d'investissement parental)
Mais : au-delà d'un certain seuil, ces traits deviennent contre-productifs. La psychopathie complète (comme chez les tueurs en série) entraîne incarcération ou mort violente. C'est le principe de l'inverted U-curve : un peu de machiavélisme peut être adaptatif, trop est désastreux.
Le tueur en série serait situé au-delà du seuil viable sur ce continuum. Un Dark Triad poussé si loin qu'il s'auto-détruit.
Objection majeure : cette "stratégie" ne fonctionne pas. Les tueurs en série ont une fitness reproductive proche de zéro. Donc ce n'est PAS une adaptation, plutôt un misfiring d'un système de coercition sexuelle qui, à dose modérée, a pu être marginalement efficace dans certains contextes ancestraux (guerre, raids, contextes d'effondrement social).
Hypothèse 3 : Inadaptation environnementale (mismatch évolutionniste)
Le cerveau paléolithique dans la modernité
Notre neurobiologie s'est forgée pendant 2 millions d'années de vie en petits groupes de chasseurs-cueilleurs (50-150 individus). Les pressions de sélection de cette époque ont sculpté nos circuits comportementaux.
Mécanismes régulateurs ancestraux du meurtre conspécifique :
1. Visibilité totale : dans un groupe de 80 personnes, impossible de cacher un meurtre. Détection immédiate.
2. Ostracisation rapide : un individu dangereux était expulsé ou exécuté. Pas de prison, pas de procédure. Justice tribale immédiate.
3. Coût de réputation : tuer un membre du groupe détruisait instantanément le capital social de l'agresseur, compromettant ses chances reproductives.
4. Vengeance de sang : la famille de la victime vengeait le mort. Dissuasion puissante.
5. Rareté de l'anonymat : tout le monde connaît tout le monde. Pas de victimes "étrangères" disponibles.
Ces mécanismes ne fonctionnent plus dans les sociétés modernes :
- Anonymat urbain : possibilité de cibler des inconnus, de se déplacer sans être reconnu.
- Délai de justice : entre le crime et la sanction (si elle arrive), des années peuvent passer.
- Absence de régulation tribale : personne ne vous expulse immédiatement du groupe social.
- Mobilité géographique : possibilité de fuir, de changer de territoire.
- Densité de population : réservoir quasi-illimité de victimes potentielles.
Le meurtre en série est un phénomène moderne (première documentation au 19e siècle, explosion au 20ème). Pourquoi ? Parce que les conditions environnementales qui le rendaient impossible ancestralement ont disparu.
L'hypothèse du mismatch toxique
Le tueur en série serait un individu dont :
1. La régulation neurobiologique de l'agressivité est défaillante (génétique + trauma développemental)
2. Cette défaillance aurait été neutralisée dans l'Environnement d’Adaptation Evolutive (contexte écologique et social ancestral) par les mécanismes sociaux (ostracisation immédiate, exécution)
3. Mais dans l'environnement moderne, ces freins externes n'existent plus
4. L'individu pathologique peut donc exprimer pleinement sa dysfonction sans régulation sociale efficace
Analogie : une voiture sans freins sur terrain plat (EAE) ne cause pas d'accident. La même voiture sur autoroute (modernité) est mortelle.
Le meurtre en série ne serait donc pas une adaptation mais une pathologie rendue possible par l'inadéquation entre notre cerveau archaïque et notre environnement récent.
Cela expliquerait :
- Sa rareté (la pathologie de base reste rare)
- Son émergence moderne (l'environnement permissif est récent)
- Sa présence transculturelle (toutes les sociétés modernes présentent ce mismatch)
Hypothèse 4 : Pathologie du statut et monopolisation reproductive
Compétition intrasexuelle et hiérarchie
Chez les primates sociaux, que nous sommes, l'accès à la reproduction est inégalement distribué. Les mâles de haut rang monopolisent l'accès aux femelles. Les mâles de bas rang ont une fitness reproductive drastiquement réduite.
Mécanismes adaptatifs pour les mâles de bas rang :
- Tentatives furtives d'accouplement
- Formation de coalitions pour renverser le dominant
- Migration vers un autre groupe
- Attente patiente d'une opportunité
Mais : que se passe-t-il quand ces stratégies alternatives échouent toutes ? Quand un mâle se trouve dans une impasse reproductive totale ?
- Le désespoir reproductif
Données troublantes chez les tueurs en série :
- Majorité écrasante de mâles (>90%)
- Faible attractivité (physique, sociale, économique)
- Échecs répétés dans les relations amoureuses/sexuelles
- Sentiment d'humiliation, d'invisibilité sociale
- Rage narcissique contre les femmes (représentantes du rejet)
Mécanisme hypothétique :
1. L'individu perçoit (souvent correctement) qu'il est exclu de la compétition reproductive normale.
2. Son système motivationnel reproductif (dopaminergique, testostérone-dépendant) reste actif, créant une frustration massive.
3. Les circuits de dominance masculine, incapables de s'exprimer normalement, se déforment.
4. La violence devient un substitut pathologique à l'expression de la dominance sexuelle.
5. Le meurtre en série représente une tentative démente de réaffirmer une puissance qui n'existe pas socialement.
Les victimes sont souvent :
- Des femmes jeunes, sexuellement attractives (représentantes de ce qui est inaccessible)
- Des personnes socialement vulnérables : dominance possible
Interprétation darwinienne brutale : le tueur en série est un perdant génétique (faible fitness) qui exprime sa rage d'exclusion par la seule forme de domination qui lui reste accessible : la destruction.
Ce n'est PAS une stratégie adaptative (elle ne transmet aucun gène). C'est une réaction pathologique à l'échec adaptatif. Un court-circuit motivationnel.
- Comparaison inter-espèces
Chez certaines espèces, les mâles exclus de la reproduction présentent des comportements aberrants :
- Infanticide chez les lions (tuer les petits du mâle dominant)
- Violence contre les femelles chez les orangs-outans
- Auto-destruction chez certains rongeurs (syndrome du "behavioral sink")
Le meurtre en série humain pourrait être notre version de ce désespoir biologique : quand l'impératif reproductif rencontre une impossibilité structurelle, le système se détraque.
Synthèse : un faisceau de dysfonctions convergentes
Aucune de ces quatre hypothèses ne suffit seule. La réalité est probablement un enchevêtrement :
Niveau 1 : Substrat neurobiologique
- Dysfonction préfrontale (inhibition défaillante)
- Hypersensibilité aux signaux de menace/humiliation
- Déficit d'empathie affective
- Système de récompense déréglé (dopamine)
Niveau 2 : Développement pathologique
- Trauma précoce (majorité des tueurs en série ont subi maltraitance/négligence)
- Échec d'attachement sécure
- Construction d'une personnalité psychopathique ou limite
- Fantasmatique sadique progressivement renforcée
Niveau 3 : Positionnement social
- Échec de compétition intrasexuelle
- Exclusion reproductive
- Statut social très faible
- Rage narcissique
Niveau 4 : Contexte environnemental
- Anonymat urbain
- Disparition des mécanismes régulateurs tribaux
- Disponibilité de victimes isolées
- Délai de justice
Le meurtre en série émerge quand ces quatre niveaux s'alignent : un cerveau dysfonctionnel, un développement catastrophique, une exclusion sociale/reproductive, dans un environnement qui ne régule plus.
Conclusion : le monstre comme révélateur
Le tueur en série n'est pas un alien. C'est un extrême pathologique de processus qui existent en chacun de nous :
- Capacité d'agression
- Compétition pour les ressources reproductives
- Objectification temporaire d'autrui
- Fantasmes de dominance
Chez la plupart, ces processus sont régulés par :
- Neurobiologie fonctionnelle
- Socialisation réussie
- Empathie affective
- Coût social dissuasif
- Alternatives adaptatives disponibles
Chez le tueur en série, tous les régulateurs ont échoué simultanément. Ce n'est pas une espèce à part, c'est nous-mêmes quand tous les fusibles ont sauté.
La leçon darwinienne : l'évolution ne produit pas de solutions parfaites, seulement des compromis viables. Le meurtre en série est le prix statistique que notre espèce paie pour avoir des systèmes d'agressivité, de compétition reproductive, et de prédation.
Ces systèmes sont globalement adaptatifs. Mais dans une infime minorité de cas (combinaison génétique malheureuse + environnement développemental toxique + contexte social pathogène + modernité anomique), ils produisent des monstres.
Le monstre ne vient pas d'ailleurs. Il est l'ombre portée de notre propre architecture évolutive.
Darwin nous enseigne que rien en biologie n'a de sens sauf à la lumière de l'évolution. Le meurtre en série n'échappe pas à cette règle : c'est un accident darwinien, pas un dessein, mais un accident profondément révélateur de ce que nous sommes.

Le 08/11/2025
Echec épistémologique d'un champ athéorique
Le fantasme classificatoire
La criminologie moderne, particulièrement anglo-saxonne, s'est évertuée depuis quarante ans à catégoriser les tueurs en série avec l'espoir naïf qu'une bonne taxonomie révélerait la nature profonde du phénomène.
Trois approches dominent : Holmes & DeBurger (1988), David Canter (années 1990), et la position évolutive du FBI. Chacune échoue différemment, et cet échec nous renseigne davantage sur les limites de la pensée classificatoire que sur l'objet étudié.
Holmes & DeBurger : la tentation phénoménologique
Ronald Holmes et James DeBurger proposent en 1988 une typologie quadripartite basée sur la « motivation inférée du tueur :
- Le Visionnaire tue sous l'impulsion de voix, d'hallucinations, d'injonctions divines ou démoniaques. Break psychotique patent, structure délirantielle. Désorganisation comportementale majeure.
- Le Missionnaire possède une pseudo-rationalité : éliminer les prostituées, les homosexuels, les "parasites sociaux". Pas de psychose, mais rigidité idéologique extrême. L'acte est "nécessaire", pas jouissif.
- L'Hédoniste tue pour le plaisir, subdivisé en trois sous-types :
- Lust : gratification sexuelle directe
- Thrill : excitation, frisson, chasse
- Comfort : gain matériel (assurances, héritages)
- Le Dominateur cherche le contrôle absolu sur sa victime. Torture prolongée, humiliation, réduction à l'objet. La mort n'est que l'aboutissement regrettable de la domination totale.
Critique structurale
Ce modèle souffre d'un vice circulaire fondamental : on infère la motivation du comportement observé, puis on classe selon cette motivation inférée. Le raisonnement se mord la queue. Comment distinguer empiriquement un hédoniste-thrill d'un dominateur ? Les deux torturent, les deux prolongent, les deux jouissent du contrôle.
L'échantillon (110 cas environ) ne permet aucune validation statistique robuste. Plus grave : les catégories se chevauchent constamment. Un dominateur EST nécessairement hédoniste. Un missionnaire peut éprouver du thrill. La typologie ne découpe pas le réel, elle le quadrille arbitrairement.
Biais rétrospectif massif
Connaissant l'issue et les déclarations post-capture, on "trouve" facilement la motivation. Mais ce modèle n'a aucun pouvoir prédictif prospectif. C'est de l'herméneutique criminologique déguisée en science.
Plasticité ignorée
Un même individu peut passer d'un registre à l'autre selon les opportunités, l'évolution de sa pathologie, les contingences situationnelles. BTK était missionnaire au début (éliminer des familles "idéales" par jalousie), hédoniste-lust ensuite, dominateur toujours. Quelle est sa "vraie" catégorie ?
Intérêt résiduel
Utile comme heuristique grossière pour initier une réflexion, rien de plus. En pédagogie, peut-être. En investigation, dangereux : risque de biais de confirmation ("il doit être visionnaire, cherchons des signes de psychose").
David Canter : le behaviorisme statistique
David Canter, psychologue environnemental britannique, adopte une approche radicalement différente dans les années 1990. Pas de spéculation motivationnelle. Uniquement des variables comportementales observables, analysées statistiquement sur 100 tueurs britanniques via Smallest Space Analysis (analyse multidimensionnelle).
Les dimensions canteriennes
Canter refuse les types discrets. Il propose des continuums :
- Dimension 1 : Expressif vs Instrumental
- Expressif : violence excessive, mutilations, rage manifeste, désorganisation émotionnelle, overkill, acharnement post-mortem. Le crime exprime un affect débordant.
- Instrumental : violence minimale nécessaire, planification, froideur, dissimulation du corps, nettoyage de la scène. Le crime est un moyen, pas une fin émotionnelle.
- Dimension 2 : Conservateur vs Explorateur (cognitive)
- Conservateur : zone géographique restreinte, routines rigides, victimes du voisinage, territorialité, faible mobilité.
- Explorateur : mobilité élevée, adaptation, nouveaux territoires, victimes éloignées du domicile, flexibilité opportuniste.
Ces dimensions sont « orthogonales » : on peut être expressif-conservateur (rage locale) ou instrumental-explorateur (tueur itinérant froid).
Forces méthodologiques
Empirisme rigoureux. Données observables, reproductibles, mesurables. Pas d'inférence psychologique hasardeuse. Le modèle est prédictif pour le Geographic Profiling : un conservateur-expressif opérera probablement près de chez lui dans un rayon de 2-3 km.
Compatible avec une épistémologie behavioriste stricte : si on ne peut pas l'observer sur la scène de crime, on ne le modélise pas.
Limites épistémologiques
- Réductionnisme statistique : la singularité du cas disparaît dans les moyennes. Un tueur n'est jamais réductible à ses coordonnées sur deux axes.
- Athéorique : Canter décrit des patterns sans les expliquer. POURQUOI existe-t-il des expressifs et des instrumentaux ? Quelle étiologie développementale ? Quelle économie pulsionnelle ? Silence total.
- Culturellement situé : échantillon britannique, contexte légal et social spécifique. La généralisation aux USA ou ailleurs reste douteuse.
En termes Le-Senniens, Canter cherche les "caractères" (au sens caractérologie) mais sans théorie de la personnalité. C'est de la cartographie sans géologie. On sait où sont les montagnes, pas pourquoi elles sont là.
Le FBI : de l'enthousiasme typologique au pragmatisme radical
Phase 1 (1970s-80s) : l'âge d'or des profilers
Robert Ressler, John Douglas, Roy Hazelwood du Behavioral Science Unit lancent le Criminal Personality Research Project. Ils interviewent 36 tueurs en série (Bundy, Kemper, Gacy...) et forgent la dichotomie célèbre :
- Organisé : QI élevé, planification, contrôle de la scène, dissimulation du corps, socialement compétent, suit l'affaire dans les médias.
- Désorganisé : QI faible, impulsif, scène chaotique, corps abandonné, isolement social, pas de suivi médiatique.
Opérationnel, médiatique, séduisant. Adopté massivement par les départements de police. Un succès de communication criminologique.
Phase 2 (1990s) : la critique empirique
David Canter démontre que 75% des scènes de crime présentent des éléments des DEUX catégories. La dichotomie ne reflète pas un "type" de tueur mais plutôt :
- L'évolution dans la série (début désorganisé, apprentissage, devenir organisé)
- Les variations situationnelles (victime résiste = désorganisation)
- La séquence temporelle (planification organisée, exécution émotionnelle désorganisée)
Exemple paradigmatique : BTK (Dennis Rader). Planification obsessionnelle (organisé), mais lors du passage à l'acte, perte de contrôle émotionnelle, jouissance prolongée, désordre (désorganisé). Quelle est sa "vraie" nature ?
La dichotomie est un artefact classificatoire qui simplifie abusivement une réalité continue et contextuelle.
Phase 3 (2005-aujourd'hui) : l'abandon des typologies
En 2005, Robert Morton et Mark Hilts publient pour le FBI un rapport sévère : les typologies sont "artificielles et contre-productives". Position officielle actuelle du BAU (Behavioral Analysis Unit) :
- Principes directeurs
- Refus des catégories a priori. Chaque cas est analysé inductivement, sans grille préétablie.
- Focus sur les comportements observables uniquement :
- Modus operandi (MO) : techniques utilisées, évoluent avec l'expérience
- Signature : éléments psychologiquement nécessaires, stables, liés à la gratification
- Contrôle de la victime (verbal, physique, chimique)
- Niveau de risque pris
- Temps passé sur la scène
- Comportement post-offense
- Pas de profil psychologique spéculatif. Trop aléatoire, juridiquement fragile, scientifiquement invérifiable.
- Pragmatisme investigatif : ce qui n'aide pas à identifier ou capturer le suspect est écarté.
Lecture Watzlawickienne : les typologies créent ce qu'elles décrivent
Le FBI a compris, probablement sans le conceptualiser ainsi, un principe constructiviste fondamental : les classifications ne décrivent pas une réalité préexistante, elles la construisent.
- Effets circulaires observés
- Les interrogatoires biaisés ("Vous êtes organisé, n'est-ce pas ?") obtiennent des réponses conformes.
- Les médias reproduisent les catégories, créant des scripts culturels.
- Les criminels eux-mêmes se catégorisent, adoptent l'identité proposée, agissent en conséquence (effet copycat raffiné).
- Les enquêteurs cherchent des indices confirmant leur hypothèse typologique initiale (biais de confirmation).
- La prophétie autoréalisatrice en action. Les tueurs "organisés" existent parce qu'on a inventé cette catégorie et qu'elle circule dans l'imaginaire collectif.
- Le FBI a fait son épistémologie pragmatique à la Peirce : si ça n'a pas d'effet pratique différentiel, c'est une distinction vide. Et les typologies n'en avaient plus.
Constat d'échec : l'absence criante de théorie
Ces trois approches partagent un vide théorique abyssal concernant :
- L'étiologie développementale : Que s'est-il passé dans l'enfance, l'adolescence ? Quelle trajectoire d'attachement ? Quels traumas séquentiels ? Quelle construction de la mentalisation ? Bergeret aurait des choses à dire sur les états-limites et les structures psychotiques, mais personne ne l'invite dans ce champ.
- La neurobiologie : Anomalies préfrontales, dysrégulation sérotoninergique, hypersensibilité amygdalienne, déficit d'empathie cognitive vs affective. Données massives ignorées.
- L'économie pulsionnelle : Quel rapport à la pulsion de mort ? Quelle défaillance du Surmoi ? Quelle jouissance spécifique ? Le meurtre en série n'est pas un comportement, c'est une solution psychique à une problématique interne. Personne ne le traite comme tel.
- La fonction adaptative darwinienne : pourquoi ce répertoire comportemental existe-t-il dans l'espèce humaine ? Quelle pression de sélection, quelle niche écologique, quelle stratégie reproductive aberrante ?
On cartographie des surfaces sans explorer les profondeurs. C'est de la criminologie plate.
Vers une approche intégrative
Les taxonomies ont échoué parce qu'elles confondent « description » et « explication ». Holmes & DeBurger spéculent sans rigueur. Canter mesure sans théoriser. Le FBI observe sans interpréter.
Une approche authentiquement scientifique devrait :
1. Ancrer l'analyse dans une théorie développementale robuste (attachement, trauma, construction de la personnalité).
2. Intégrer les données neurobiologiques disponibles, sans réductionnisme.
3. Penser la fonction adaptative du comportement, même aberrant, dans une perspective évolutionniste.
4. Reconnaître la construction sociale du phénomène (Watzlawick) sans tomber dans le relativisme.
5. Accepter la singularité irréductible de chaque cas, tout en cherchant des patterns généralisables.
Ce champ reste un désert théorique. Les tueurs en série continuent d'être traités comme des curiosités à classer plutôt que comme des révélateurs de processus psychopathologiques fondamentaux.
Le prochain article abordera précisément ce qui manque : l'angle darwinien. Pourquoi l'évolution a-t-elle permis qu'existe dans le répertoire comportemental humain cette capacité au meurtre en série ? Quelle est sa fonction, son coût, sa niche écologique ? Qu'est-ce que cela révèle de notre espèce ?
Sources :
Holmes, R. M., & DeBurger, J. (1988). Serial Murder. Sage Publications.
Ressler, R. K., Burgess, A. W., & Douglas, J. E. (1988). Sexual Homicide: Patterns and Motives. Lexington Books.
Canter, D., & Wentink, N. (2004). "An empirical test of Holmes and Holmes's serial murder typology". Criminal Justice and Behavior, 31(4), 489-515.
Canter, D. (1994). Criminal Shadows. HarperCollins. (Vulgarisation de ses travaux)
Canter, D., & Youngs, D. (2009). Investigative Psychology : Offender Profiling and the Analysis of Criminal Action. Wiley.
Morton, R. J., & Hilts, M. A. (Eds.). (2005). Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators. Behavioral Analysis Unit, FBI.
Raine, A., Buchsbaum, M., & LaCasse, L. (1997). "Brain abnormalities in murderers indicated by positron emission tomography". Biological Psychiatry, 42(6), 495-508.
Raine, A. (2013). The Anatomy of Violence : The Biological Roots of Crime. Pantheon. (Synthèse accessible)
Cleckley, H. (1941). The Mask of Sanity. Mosby.

Le 01/11/2025
Anatomie de l'idéalisation narcissique pathologique
Quand l'amour devient tyrannie
« Je ne peux pas vivre sans toi. » Cette phrase, qui semble exprimer l'intensité d'un sentiment amoureux, révèle parfois une tout autre réalité : celle d'une dépendance narcissique où l'autre n'existe que comme prothèse psychique. L'idéalisation pathologique de l'objet n'est pas l'amour — c'est son ersatz, sa contrefaçon économique. Elle procède d'une confusion fondamentale : ce que le sujet prend pour de l'amour n'est qu'un investissement massif visant à combler une béance narcissique primitive.
Cette dynamique, que Freud identifiait dès 1914 dans « Pour introduire le narcissisme », pose une question centrale : comment distinguer l'investissement libidinal d'objet authentique de sa version pathologique, où l'autre devient le réceptacle projeté de ce que le sujet ne peut tolérer en lui-même ? L'idéalisation narcissique pathologique n'est pas un excès d'amour — c'est son impossibilité.
Genèse structurale : Les racines du mirage
Le narcissisme primaire et ses avatars
Pour comprendre l'idéalisation pathologique, il faut remonter à l'économie narcissique primitive. Le narcissisme primaire, état mythique de complétude originaire, reste un fantasme organisateur pour tout sujet. Mais chez certains, la blessure narcissique précoce — liée à une carence d'investissement maternel suffisamment bon, pour parler comme Winnicott, ou à une défaillance des fonctions pare-excitantes — laisse une cicatrice béante.
Le processus normal dans des circonstances optimales de l’enfance se déroule de la façon suivante : l’enfant éprouve peu à peu une déception devant l’objet idéalisé (qui est le parent idéalisé) à mesure que l’évaluation qu’il en fait devient plus réaliste. L’enfant se rend compte des failles du parent. Il se produit alors un retrait des investissements narcissiques envers ce parent idéalisé et leur intériorisation se fait progressivement pour mener à l’acquisition de structures psychologiques permanentes qui continuent, à l’intérieur de soi, les fonctions auparavant exercées par le fameux parent idéalisé.
Mais cette intériorisation n’aura pas lieu si la perte de l’objet (le parent idéalisé) a été traumatique. L’enfant n’acquiert pas la structure interne nécessaire et son psychisme reste fixé à cette étape traumatique et tout au long de sa vie, son psychisme sera dépendant d’autres personnes (idéalisées a priori) en tant que substituts des fragments absents du parent idéalisé disparu.
Bergeret décrit avec précision comment cette faille précoce empêche la constitution d'un Moi suffisamment solide. Le sujet reste alors fixé à une économie narcissique archaïque, où la différenciation Moi/non-Moi demeure fragile. L'autre n'est pas reconnu dans son altérité : il n'existe que comme prolongement fantasmé du Moi, support d'une projection massive.
L'échec de la triangulation œdipienne
L'Œdipe, lorsqu'il est traversé pathologiquement, laisse le sujet captif d'une relation duelle fusionnelle. La fonction paternelle — qui devrait opérer la séparation d'avec l'objet primaire et introduire la castration symbolique — échoue à s'installer. Le tiers manque, l’altérité manque. L’enfant cherche désespérément dans chaque relation à reconstituer cette unité perdue.
Cette fixation explique pourquoi il y a « idéalisation pathologique ». La jalousie y est délirante, car tout tiers est vécu comme menace vitale : il vient rappeler la séparation insupportable.
La défaillance des identifications structurantes
Le Senne nous rappelle que le caractère se forge dans la durée, par sédimentation d'expériences relationnelles. Or, chez le sujet à idéalisation pathologique, les identifications primaires sont défaillantes ou conflictuelles. Soit le modèle parental était lui-même trop fragile narcissiquement pour offrir un support identificatoire solide, soit les images parentales étaient clivées (toute-bonne/toute-mauvaise), empêchant l'intégration d'une représentation nuancée de l'autre.
Cette carence identificatoire laisse le Moi appauvri, contraint de chercher à l'extérieur ce qu'il ne peut générer en lui-même : une cohérence, une valeur, une consistance. D'où la nécessité vitale de l'autre idéalisé, qui vient compenser ce déficit structural.
« Comme toute la perfection et la puissance résident maintenant dans l’objet idéalisé, l’enfant se sent vide et impuissant quand il en est séparé, aussi tente-t-il de maintenir avec cet objet une union continue. » (« Le Soi », Heinz Kohut, puf 1971).
Mécanismes de fonctionnement : L'économie du mirage
Le choix d'objet narcissique
Freud distingue deux types de choix d'objet (une personne) : le choix par étayage (la personne choisie ressemble aux figures protectrices de l'enfance) et le choix narcissique (la personne représente ce que le sujet est, a été, voudrait être ou une partie de lui-même). Dans l'idéalisation pathologique, le choix est exclusivement narcissique : l'autre n'est choisi que pour ce qu'il représente fantasmatiquement.
La personne idéalisée incarne le Moi idéal archaïque — cette image grandiose de complétude que le sujet ne peut maintenir seul. Il porte la projection massive de toutes les qualités que le sujet s'est vu contraint de renoncer sous la pression de la réalité et du Surmoi. L'autre devient littéralement le dépositaire du narcissisme perdu.
La projection et l'identification projective
Le mécanisme central de l'idéalisation pathologique est la projection massive. Le sujet projette sur l'objet ses propres qualités fantasmées, ses aspirations inaccessibles, sa puissance imaginaire. Mais cette projection n'est pas une simple attribution externe : elle s'accompagne d'une identification projective, où le sujet tente de contrôler l'autre de l'intérieur, de le forcer à incarner réellement ce qui est projeté sur lui.
Watzlawick et l'école de Palo Alto nous aideraient ici à comprendre la dimension interactionnelle : le sujet envoie des messages paradoxaux (« sois ce que je projette sur toi, mais ne change pas »), créant un double bind qui rend l'autre captif d'une assignation impossible. La communication devient pathologique, circulaire, autoconfirmatrice.
Le déni de la réalité et le clivage
Pour maintenir l'idéalisation, le sujet doit dénier toute information contradictoire. Le clivage opère massivement : la personne est soit totalement bonne (idéalisée), soit totalement mauvaise (persécutrice). Pas de nuances. Cette économie psychotique du clivage révèle la fragilité de l'organisation défensive.
Le réel est constamment dénié au profit de la construction fantasmatique. Chaque indice qui viendrait contredire l'image idéale est soit scotomisé (nié parce qu’intolérable), soit rationalisé, soit projeté ailleurs (« c'est moi qui ne le comprends pas assez bien »). Cette distorsion systématique de la perception maintient le mirage au prix d'une dépense énergétique considérable.
L'économie libidinale : tout ou rien
L'investissement libidinal dans l'idéalisation pathologique est massif, exclusif, totalitaire. Le sujet désinvestit toute autre personne, tout autre intérêt, toute autre source de satisfaction narcissique. C'est une économie du « tout ou rien », sans régulation possible. La libido est captive, figée sur cet objet unique.
Cette économie est intrinsèquement instable. Elle ne peut se maintenir qu'au prix d'un effort constant de déni, de contrôle, de surinvestissement. Elle épuise les ressources psychiques du sujet, qui vit dans l'angoisse permanente de perdre cet objet dont il dépend vitalement.
Le cycle addiction/désillusion
Comme Darwin nous le rappellerait, les comportements se répètent s'ils ont une fonction adaptative — même pathologique. L'idéalisation fonctionne sur un mode addictif : elle procure une jouissance immédiate (comblement fantasmatique de la béance narcissique), suivie inévitablement d'une chute (confrontation au réel de l'objet, qui ne peut incarner indéfiniment la projection).
Cette alternance génère un cycle infernal : idéalisation → surinvestissement → désillusion → dévalorisation (parfois haine) → nouvelle quête d'un objet idéal. Le sujet passe d'une relation à l'autre, reproduisant le même scénario, sans jamais interroger la structure qui le sous-tend. La répétition est ici au service du déni : chaque nouvel objet est censé être « le bon », celui qui enfin comblera la faille.
Manifestations cliniques : Les visages du mirage
Le tableau de la dépendance affective
Cliniquement, l'idéalisation pathologique se présente souvent sous le masque de la « dépendance affective ». Le sujet rapporte une impossibilité de vivre sans l'autre, des angoisses d'abandon massives, une jalousie envahissante, des comportements de contrôle et de surveillance. Il décrit son partenaire en termes hyperboliques, niant systématiquement ses défauts ou les minimisant.
Le discours révèle une confusion identitaire : « sans lui, je ne suis rien », « il est toute ma vie », « je ne sais plus qui je suis quand il n'est pas là ». Le sujet ne se perçoit pas comme entité autonome mais comme fragment d'un tout fantasmatique dont l'autre serait l'autre moitié (mythe de l'androgyne, utilisé défensivement).
Les avatars du masochisme relationnel
L'idéalisation pathologique conduit fréquemment à des configurations masochistes. Le sujet tolère l'intolérable — maltraitance, infidélités répétées, mépris — au nom de l'amour. Mais cette tolérance n'est pas altruiste : elle sert à préserver l'objet idéalisé coûte que coûte, quitte à se détruire soi-même.
Le masochisme ici n'est pas recherche de la souffrance pour elle-même mais conséquence logique d'une économie où la survie psychique est vécue comme dépendante du maintien de l'objet, quel qu'en soit le prix. Le sujet préfère souffrir que renoncer à l'illusion.
La violence du retournement
Lorsque l'idéalisation s'effondre — et elle s'effondre toujours, car aucun être réel ne peut soutenir indéfiniment une projection aussi massive — le renversement est brutal. L'amour se transforme en haine, l'objet idéalisé devient persécuteur, le même qui était « parfait » devient « le pire ».
Cette violence du retournement révèle que l'ambivalence n'avait jamais été intégrée. Le clivage se maintient, seul change le pôle investi. Le sujet oscille entre positions paranoïde (« il me veut du mal, il m'a trompé depuis le début ») et dépressive (« je suis nul, je n'ai rien compris, je mérite cette souffrance »), sans parvenir à une position intermédiaire de reconnaissance de la complexité de l'objet et de soi.
Conséquences : Le coût psychique et relationnel
L'appauvrissement du Moi
L'idéalisation pathologique appauvrit considérablement le Moi. Toute l'énergie psychique étant investie dans le maintien de l'illusion, les autres fonctions du Moi sont négligées : capacité de jugement, pensée autonome, créativité, investissements sociaux et professionnels. Le sujet se vide de sa substance propre au profit d'une existence par procuration.
Cet appauvrissement crée un cercle vicieux : plus le Moi s'appauvrit, plus il dépend de l'objet externe pour se sentir exister, plus l'idéalisation devient nécessaire. La dépendance se renforce au fil du temps, jusqu'à des états de décompensation grave lorsque l'objet fait défection.
L'impossibilité de la rencontre authentique
En figeant l'autre dans un rôle fantasmatique, l'idéalisation empêche toute rencontre véritable. L'autre réel — avec ses désirs propres, ses contradictions, sa finitude — ne peut exister. Il est réduit au statut d'objet partiel, support d'une projection. Cette négation de l'altérité empêche toute relation dialogique, au sens où Watzlawick pourrait l'entendre : il n'y a pas d'ajustement réciproque, pas de négociation, pas de reconnaissance mutuelle.
Le partenaire idéalisé se trouve assigné à une place impossible. Il doit incarner le fantasme du sujet tout en restant « naturel ». Toute tentative d'affirmer sa propre subjectivité est vécue comme trahison, abandon, preuve qu'il n'est « pas le bon ». Cette situation génère chez lui culpabilité, confusion, parfois même effondrement identitaire.
La répétition compulsive et l'échec thérapeutique
L'idéalisation pathologique s'inscrit dans une compulsion de répétition particulièrement résistante. Le sujet répète inlassablement le même scénario relationnel, cherchant dans chaque nouvelle relation à effacer l'échec de la précédente. Mais la structure demeurant inchangée, l'issue est prévisible.
Les risques de décompensation
Lorsque l'objet idéalisé se dérobe définitivement — rupture, décès, révélation de sa « vraie nature » — le risque de décompensation est majeur. Le sujet peut basculer dans des états mélancoliques graves (avec risque suicidaire élevé), des décompensations persécutives (l'objet perdu devient persécuteur), ou des agirs violents (passage à l'acte contre l'objet ou contre soi).
La mélancolie post-idéalisation est particulièrement grave car l'objet perdu emporte avec lui tout ce que le sujet avait projeté de valorisant. Le Moi, déjà appauvri, se retrouve confronté à sa vacuité. Les auto-reproches mélancoliques (« je suis nul, je ne vaux rien ») sont en réalité des reproches adressés à l'objet intériorisé.
Comment sortir du mirage
La confrontation progressive au fantasme
Il est nécessaire de ne pas conforter l'idéalisation. Face à une personne qui décrit son partenaire en termes dithyrambiques, on doit introduire le doute, questionner, pointer les contradictions. Non pour détruire brutalement l'illusion — ce serait traumatique — mais pour ouvrir un espace de questionnement.
Le travail sur les assises narcissiques
Il faut aider la personne à développer des sources de valorisation internes, indépendantes du regard de l'autre. Bergeret insisterait sur la nécessité de consolider le Moi par un étayage analytique patient, permettant au sujet d'intérioriser progressivement des fonctions auparavant externalisées.
Cela passe par la reconnaissance de ses affects, de ses désirs, de ses pensées propres, souvent niés ou confondus avec ceux de l'autre idéalisé.
La tolérance de l'ambivalence
Il est nécessaire que la personne puisse intégrer l'ambivalence. Tout objet est à la fois bon et mauvais, aimable et détestable, satisfaisant et frustrant. Cette réalité, évidente pour un sujet sain, est insupportable pour celui qui fonctionne sur le mode du clivage.
Progressivement, la personne peut apprendre que l'ambivalence n'est pas destruction, que l'on peut aimer quelqu'un tout en voyant ses défauts.
De l'illusion à la rencontre
L'idéalisation narcissique pathologique n'est pas une forme extrême de l'amour — c'est son antithèse. Là où l'amour reconnaît l'altérité et accepte la vulnérabilité, l'idéalisation nie et contrôle. Là où l'amour tolère l'ambivalence, l'idéalisation clive. Là où l'amour accepte le manque, l'idéalisation exige la complétude.
Comprendre cette pathologie exige d'en saisir les racines structurales : faille narcissique primitive, défaut de triangulation œdipienne, identifications défaillantes. Elle impose aussi d'analyser ses mécanismes économiques : choix d'objet narcissique, projection massive, déni du réel, surinvestissement exclusif. Les conséquences sont graves : appauvrissement du Moi, impossibilité de la rencontre, répétition compulsive, risques dépressifs majeurs.
Peut-être faut-il, pour conclure, rappeler cette évidence : on n'aime pas quelqu'un parce qu'il est parfait, mais parce qu'il est lui, avec ses failles et ses contradictions. L'amour véritable commence là où l'idéalisation s'achève — dans la reconnaissance lucide et néanmoins bienveillante de l'altérité irréductible de l'autre.
Ce qui se paie « à tout prix » n'est jamais l'amour — c'est toujours la défense contre son impossibilité.
Pourquoi rester immobile vous rend fou ?
Le 26/10/2025
Vous avez sans doute remarqué ce paradoxe : les gens qui passent des mois à "réfléchir" avant d'agir finissent souvent paralysés, enlisés dans leurs questionnements.
Pendant ce temps, ceux qui foncent "sans trop réfléchir" semblent bizarrement s'en sortir mieux. Ils pleurent un coup, se relèvent, et avancent.
Pourquoi cette injustice apparente ? Parce que votre psychisme n'est pas fait pour la contemplation pure. Il est fait pour l'action. Et quand vous le privez de mouvement, il se venge.
Le mythe de la pensée pure
On nous a vendu une belle histoire : d'abord on pense, ensuite on agit. Le bon vieux "je pense donc je suis" cartésien. Réfléchir avant d'agir serait la marque de l'intelligence, de la maturité. Sauf que c'est une inversion complète de la réalité biologique.
Vous n'êtes pas un cerveau sur pattes qui a accessoirement un corps. Vous êtes un organisme d'action qui a développé la capacité de penser pour mieux agir. Darwin l'avait compris : votre cerveau n'est pas un salon philosophique, c'est un organe de survie. Il est là pour vous permettre de fuir le prédateur, trouver de la nourriture, vous reproduire, vous adapter. La pensée n'est qu'un outil au service de l'action, pas une fin en soi.
Regardez ce qui se passe quand vous passez trois heures à débattre intérieurement pour savoir si vous allez à cette soirée qui ne vous emballe pas. Vous pesez le pour, le contre, vous imaginez des scénarios, vous anticipez des conversations.
Résultat : migraine, épuisement, et vous n'y allez pas. Mais vous n'êtes pas soulagé pour autant. Vous êtes encore plus mal que si vous y étiez allé franchement ou si vous aviez décliné en cinq minutes.
Pourquoi ? Parce que votre corps était en mode alerte pendant trois heures. Votre système nerveux sympathique s'est activé (préparation à l'action), mais aucune action n'est venue. L'énergie mobilisée n'a pas trouvé d'issue. Elle stagne, elle pourrit sur place.
C'est exactement ce qui se passe avec l'anxiété moderne. Vous êtes allongé dans votre lit dimanche soir, vous "réfléchissez" à votre semaine de boulot qui vous angoisse. Votre corps entre en mode fight or flight : accélération cardiaque, tension musculaire, vigilance accrue. Sauf qu'il n'y a rien à fuir, rien à combattre. Juste votre tête qui tourne dans le vide. Votre organisme prépare une action qui ne viendra jamais. Bienvenue dans l'insomnie.
Prenez l'exemple de la rupture amoureuse. Celui qui passe six mois à "analyser" s'il doit rompre, à peser les avantages et les inconvénients, à consulter ses amis, à relire ses journaux intimes, finit généralement dans un état psychique déplorable.
Pendant ce temps, celui qui rompt sur un coup de gueule, pleure pendant deux semaines, et commence à reconstruire sa vie, s'en sort objectivement mieux. Pas parce qu'il est plus intelligent, mais parce qu'il a agi. Il a fermé la boucle.
Ce que le corps sait et que la tête ignore
Freud, dans ses travaux sur les névroses actuelles, avait repéré quelque chose de fondamental : quand la pulsion ne trouve pas d'issue motrice, elle s'enkyste. Elle ne disparaît pas. Elle se transforme en symptôme.
Votre collègue vous pourrit la vie depuis des mois. Vous "gérez". Vous vous dites que "c'est pas grave", que "ça va passer", que vous êtes "au-dessus de ça". Pendant ce temps : troubles du sommeil, tension permanente dans la nuque, colopathie fonctionnelle, irritabilité avec vos proches. Votre tête fait semblant que tout va bien. Votre corps, lui, sait qu'il y a un problème à régler. Et il le crie par tous les moyens dont il dispose.
L'inhibition de l'action est pathogène. Pas tout de suite, pas spectaculairement, mais sûrement. Parce qu'un organisme vivant fonctionne sur un principe simple : tension → décharge → retour à l'équilibre.
Quand vous bloquez la décharge, la tension s'accumule. Elle trouve d'autres chemins : somatisation, rumination, syndrome anxio-dépressif.
Regardez la différence entre deux personnes qui ont des angoisses existentielles. L'une écrit un roman. L'autre fait des insomnies en se demandant "quel est le sens de ma vie". Les deux ont le même matériau de base : angoisse, questionnement, tension psychique. Mais l'écrivain transforme cette tension en action (écriture). C'est ce que Freud appelait la sublimation : transformer une pulsion en œuvre socialisée. L'autre personne laisse la tension tourner en boucle dans sa tête. Même angoisse, issue radicalement différente.
Même chose pour le deuil. Quelqu'un meurt. Ceux qui participent aux rituels — enterrement, tri des affaires, repas de famille, visite au cimetière — traversent leur peine. Ça fait mal, mais ça circule. Ceux qui "ne veulent pas y penser", qui s'isolent, qui évitent tout ce qui rappelle le mort, restent bloqués pendant des années. Le chagrin ne s'évapore pas par magie. Il a besoin d'être agi.
Attention : je ne dis pas qu'il faut tout transformer en action immédiate et impulsive. Il y a une différence fondamentale entre l'action adaptée et l'acting out. Si vous êtes en colère contre votre patron et que vous en venez aux mains avec lui, c'est un passage à l'acte destructeur. Si vous écrivez une lettre de démission bien sentie ou si vous allez courir dix kilomètres pour décharger la tension, c'est une action adaptée. La première détruit, la seconde régule.
Le piège de l'inaction : quand la solution devient le problème
Paul Watzlawick avait cette formule : "On ne peut pas ne pas communiquer." Même votre silence est un message. Même votre absence parle. J'ajouterais : on ne peut pas ne pas agir. L'immobilisme n'est pas neutre. C'est déjà une action, mais une action qui, la plupart du temps, aggrave le problème.
Vous avez peur des soirées, donc vous déclinez toutes les invitations. Votre raisonnement est imparable : "Si j'y vais, je vais être mal, donc je n'y vais pas." Sauf que trois mois plus tard, vous avez perdu l'habitude de socialiser, votre anxiété a triplé, et les prochaines invitations sont encore plus terrifiantes. Votre "solution" (éviter) est devenue votre prison. C'est l'exemple classique de l'évitement phobique : vous pensiez vous protéger, en fait vous avez renforcé la phobie.
Ou cette thèse que vous repoussez depuis six mois parce que "ce n'est pas le bon moment", "il faut que je lise encore trois bouquins avant", "je ne suis pas prêt". Pendant ce temps, l'angoisse monte, vous procrastinez davantage, vous culpabilisez. La culpabilité nourrit la procrastination qui nourrit la culpabilité.
Le non-agir n'était pas une pause, c'était un agir toxique.
Même chose dans les couples. Les disputes s'accumulent, mais "on va laisser passer, c'est pas le moment d'en parler". Sauf que le silence EST une communication. Il dit : "Je ne veux pas te parler", "Ce que tu as fait ne mérite pas qu'on en discute", "Je te fais la gueule passivement". Six mois plus tard, vous ne vous parlez plus du tout. Vous pensiez que ne rien faire était neutre ? Mauvaise nouvelle : c'était une stratégie, et elle était nulle.
Le cercle vicieux est simple : l'évitement produit un soulagement immédiat (vous n'affrontez pas ce qui vous fait peur), donc il est renforcé. Mais à moyen terme, il augmente le problème. Vous vous retrouvez coincé dans une boucle où votre "solution" est devenue votre problème principal.
L'écologie de l'action : ni hyperactivité ni léthargie
Maintenant, attention au malentendu. Je ne suis pas en train de vous vendre le "hustle culture" ou l'injonction à la productivité permanente. Action ne veut pas dire agitation compulsive.
Regardez ce manager en burn-out qui enchaîne quatorze réunions par jour, répond aux mails à 23h, fait du sport à 6h du matin. Il "agit" sans arrêt. Sauf que c'est une fuite. Il s'agite pour ne pas penser. Ne pas sentir que son couple se casse la gueule, que son boulot n'a plus de sens, qu'il ne sait plus qui il est.
L'hyperactivité comme anesthésie.
C'est ce qu'on appelle en psychanalyse la défense maniaque : se maintenir dans un état d'excitation permanente pour éviter l'effondrement dépressif.
Différence fondamentale : l'action saine répond à un besoin réel et boucle une tension. L'agitation tourne dans le vide.
Exemple concret : dimanche après-midi, vous avez les "sunday scaries", cette angoisse diffuse avant le lundi. Vous consultez compulsivement vos réseaux sociaux, vous lancez une série, vous grignotez. C'est de l'agitation stérile. Vous ne réduisez pas la tension, vous la fuyez.
Résultat : à 22h, vous êtes aussi angoissé qu'à 15h, avec en bonus la culpabilité d'avoir "perdu votre journée".
Alternative : vous préparez votre sac pour le lendemain, vous préparez votre lunch, vous appelez un ami pour parler de ce qui vous tracasse. Ce sont des actions qui réduisent réellement la source d'anxiété. Elles ferment des boucles ouvertes.
Le repos véritable existe. Après une semaine intense, vous vous posez dans votre canapé avec un bouquin que vous avez envie de lire. Vous décidez consciemment de ne rien faire d'autre. C'est du repos. Vs : vous êtes dans votre canapé mais vous scrollez anxieusement LinkedIn en vous disant que vous "devriez" bosser sur ce dossier. Ce n'est ni du repos ni de l'action. C'est un entre-deux toxique où vous n'êtes nulle part.
Certains caractères sont naturellement portés à l'action, d'autres à la contemplation.
Le caractériologue René Le Senne avait fait de l'activité/non-activité une des dimensions fondamentales du tempérament. Mais même les tempéraments "non-actifs" ont besoin d'action pour maintenir leur équilibre psychique. La différence, c'est le dosage, pas le principe.
Prescription pratique : la petite action qui rompt l'inertie
Je ne vais pas vous faire une liste débile genre "10 tips pour vous bouger". Mais il y a un principe simple et efficace : commencer par la plus petite action possible.
Pourquoi ça marche ? Parce que l'inertie psychique obéit aux mêmes lois que l'inertie physique. Un corps au repos tend à rester au repos. Un corps en mouvement tend à rester en mouvement. Une fois que vous avez brisé l'immobilisme, même par une action minuscule, la suite devient plus facile.
Vous êtes déprimé ? Ne vous fixez pas comme objectif de "faire du sport". C'est trop gros, trop vague, trop intimidant. Décidez de mettre vos chaussures de sport. Juste les chaussures. C'est tout. Vous les mettez, et si vous avez envie de les retirer tout de suite après, vous les retirez. Mais souvent, une fois les chaussures aux pieds, vous sortez faire un tour. L'action en appelle une autre.
Vous devez écrire un rapport qui vous terrorise depuis trois semaines ? N'ouvrez pas Word avec l'objectif de "le finir". Ouvrez Word et écrivez le titre. Juste le titre. Puis fermez le document. Demain, vous écrirez la première phrase. C'est tout.
Vous fractionnez l'insurmontable en minuscule. Chaque petit bout d'action réactive le circuit de récompense dans votre cerveau. Vous retrouvez un sentiment d'agentivité : "je peux agir sur ma vie".
Vous voulez quitter votre job toxique mais l'idée est trop effrayante, trop grosse ? Ne posez pas votre démission aujourd'hui. Mettez à jour une ligne de votre CV. Une seule ligne. Demain, vous en mettrez une autre. C'est une action, elle compte. Elle dit à votre psychisme : "Je ne suis pas coincé, je me prépare à bouger."
Vous êtes fâché avec votre frère depuis deux ans et l'idée d'une "grande discussion de réconciliation" vous paralyse ? N'organisez pas cette discussion. Envoyez un SMS : "Salut, comment tu vas ?" Trois mots. C'est suffisant pour redémarrer. L'action précède souvent la motivation, pas l'inverse. On ne se sent pas motivé, puis on agit. On agit, et la motivation suit.
Conclusion
L'action n'est pas l'ennemi de la pensée. Elle en est la condition. Un psychisme sain n'est pas un psychisme immobile qui "gère ses émotions" en les observant avec détachement. C'est un psychisme qui circule : tension, pensée, action, décharge, retour à l'équilibre. Puis recommence.
Vous connaissez cette sensation après avoir enfin fait ce truc que vous repoussez depuis des semaines ? Envoyer ce mail difficile, avoir cette conversation nécessaire, ranger ce placard qui vous culpabilise ? Ce soulagement physique, presque euphorique ? Ce n'est pas votre "mental" qui va mieux par magie. C'est votre organisme qui retrouve son équilibre. Vous avez fermé la boucle. L'énergie mobilisée a trouvé son issue.
Votre inconfort existentiel n'attend peut-être pas une révélation. Il attend que vous fassiez quelque chose.
Le sentiment d'utilité : un besoin fondamental porteur d'espoir
Le 19/10/2025
L'angoisse du vide
Dans nos relations, nous pouvons souvent entendre cette plainte : "Je ne sers à rien", "Ma vie est vide", "À quoi bon ?". Ce n'est pas un hasard si les statistiques sur l'épuisement professionnel, la dépression et la quête de sens au travail explosent dans les sociétés occidentales. Derrière ces maux contemporains se cache une question fondamentale : comment exister quand on ne se sent utile à rien ni personne ?
Le sentiment d'inutilité n'est pas qu'un inconfort passager. C'est une menace existentielle qui peut mener à l'effondrement psychique. À l'inverse, se sentir utile - avoir l'impression que notre présence au monde produit quelque chose de valable - constitue un rempart puissant contre l'angoisse. Plus encore : c'est porteur d'espoir, car contrairement à d'autres besoins fondamentaux, nous disposons d'une certaine capacité à agir sur ce sentiment.
Explorons pourquoi l'utilité est un besoin psychique fondamental, comment elle se construit, quels pièges elle recèle, et surtout comment cultiver un sentiment d'utilité sain qui donne du sens à notre existence sans nous enfermer dans des défenses rigides.
L'utilité comme besoin fondamental
- Deux niveaux distincts
Il faut d'abord distinguer deux choses qui se confondent souvent : *être utile* et *se sentir utile*. Le premier relève d'une réalité objective - j'accomplis des tâches, je produis des effets, j'ai une fonction dans un système. Le second est une construction subjective - je me perçois comme ayant de la valeur à travers mes actions.
Ces deux dimensions ne se recouvrent pas toujours. On peut être objectivement utile (un soignant qui sauve des vies) tout en se sentant vide et insignifiant. À l'inverse, on peut se sentir profondément utile dans des activités dont l'utilité objective est questionnable. Ce qui compte pour l'équilibre psychique, c'est avant tout le sentiment subjectif, l'expérience vécue d'être agent productif dans le monde.
- Une perspective évolutionniste
D'un point de vue darwinien, la contribution au groupe a toujours représenté un avantage adaptatif majeur. Nos ancêtres qui participaient activement à la survie collective - chasse, cueillette, protection, soin aux enfants - avaient plus de chances de transmettre leurs gènes. Le besoin de se sentir utile pourrait donc être ancré dans notre architecture psychique comme mécanisme favorisant la coopération.
Cette lecture évolutionniste explique pourquoi l'exclusion du groupe, l'inutilité sociale, provoque une souffrance si intense. Être inutile, c'était historiquement être éjecté du groupe, donc condamné. L'angoisse que nous ressentons face à notre propre inutilité n'est peut-être que l'écho lointain de cette menace primordiale.
- Une défense mature
Du point de vue psychanalytique, l'utilité peut fonctionner comme une défense mature contre l'angoisse existentielle. Freud parlait de sublimation : transformer nos pulsions en réalisations socialement valorisées. Faire quelque chose d'utile, c'est donner forme à notre énergie psychique, la canaliser vers des buts constructifs plutôt que de la laisser se retourner contre nous en symptômes.
Bergeret distinguerait probablement les organisations de personnalité selon leur rapport à l'utilité. Une personnalité bien structurée peut investir des projets utiles avec souplesse, en tirant satisfaction de l'action elle-même. Une organisation plus fragile risque de faire de l'utilité un rempart désespéré : "je n'existe que si je sers". Dans le premier cas, c'est une défense mâture. Dans le second, une défense rigide qui peut se retourner en pathologie.
- Le caractère et ses projets
René Le Senne, philosophe du caractère, voyait dans les projets et réalisations le moyen par lequel la personne se construit et se définit. Le caractère n'est pas une essence figée, mais une structure dynamique qui se forge à travers ce que nous faisons du monde et ce que le monde fait de nous.
Être utile, dans cette perspective, c'est inscrire sa marque dans le réel. C'est sortir de soi pour agir sur l'environnement, et en retour être transformé par cette action. Le sentiment d'utilité serait alors le témoin subjectif de cette inscription réussie : je ne suis pas un spectateur passif, je suis acteur de ma propre existence et, modestement, de celle du monde.
- La transition nécessaire
Ces cadres théoriques - darwinien, psychanalytique, caractérologique - convergent vers une idée centrale : l'utilité répond à un besoin psychique profond. Mais ils ne disent pas comment, concrètement, on construit ce sentiment. Comment passe-t-on du besoin d'être utile à l'expérience effective de l'utilité ? C'est là qu'intervient un concept plus opérationnel : l'agentivité.
L'agentivité : le moteur de l'utilité
- Bandura et le sentiment d'efficacité personnelle
Le psychologue Albert Bandura a introduit un concept qui éclaire puissamment notre propos : l'agentivité (agency en anglais), ou sentiment d'efficacité personnelle (self-efficacy). Il s'agit de la capacité à se vivre comme cause de ses propres actions et de leurs effets sur le monde.
Ce n'est pas exactement "être utile aux autres". C'est plus fondamental : c'est produire des effets voulus, transformer le réel par son action, se percevoir comme agent causal plutôt que comme objet passif des événements. Vous pouvez être agent sans être utile à quiconque - un ermite qui construit sa cabane dans les bois fait preuve d'agentivité. Et inversement, vous pouvez être utile sans aucune agentivité - un esclave est utile à son maître mais ne choisit ni ses actions ni leurs finalités.
L'utilité devient porteuse de sens quand elle s'articule avec l'agentivité. Non pas "on se sert de moi", mais "je choisis d'agir et mes actions produisent des effets que je valorise". C'est cette combinaison - action + intention + effet + valeur - qui nourrit le sentiment d'utilité profond.
- Les quatre sources du sentiment d'efficacité
Bandura identifie quatre sources qui construisent notre sentiment d'efficacité personnelle :
- Les expériences de maîtrise : la plus puissante. J'ai réussi à faire quelque chose, j'en ai vu les résultats concrets. Cette expérience s'inscrit en moi et renforce ma conviction que je peux agir efficacement. Un parent qui voit son enfant progresser grâce à son accompagnement, un artisan qui contemple l'objet qu'il a fabriqué, un bénévole qui constate l'amélioration du lieu qu'il a nettoyé - toutes ces expériences nourrissent l'agentivité.
- Les expériences vicariantes : j'observe quelqu'un qui me ressemble réussir. Si elle y arrive, pourquoi pas moi ? C'est pourquoi les modèles identificatoires sont cruciaux. Voir d'autres personnes ordinaires accomplir des choses utiles élargit notre champ des possibles et stimule notre propre désir d'agir.
- La persuasion verbale : quelqu'un en qui j'ai confiance me dit que je suis capable, que mon action a de la valeur. Ce feedback externe peut renforcer temporairement le sentiment d'efficacité, à condition d'être crédible et étayé par des faits. Les encouragements vides ont peu d'effet ; la reconnaissance précise et ajustée, beaucoup.
- Les états physiologiques et émotionnels : quand je me sens calme, énergique, confiant, mon sentiment d'efficacité augmente. À l'inverse, l'anxiété, la fatigue, le stress le diminuent. C'est un facteur souvent sous-estimé : prendre soin de son état physique et émotionnel est une condition de l'agentivité.
- Le cercle vertueux action-maîtrise
Bandura décrit un cercle vertueux : le sentiment d'efficacité conduit à l'action, l'action à la maîtrise, la maîtrise renforce le sentiment d'efficacité. À l'inverse, le sentiment d'impuissance conduit à l'évitement, l'évitement à la perte de compétences, qui renforce l'impuissance. C'est ce qu'on appelle l'impuissance apprise.
Le sentiment d'utilité s'inscrit dans cette dynamique. Quand je me vis comme agent efficace, j'ose entreprendre des actions utiles. Quand ces actions produisent des effets positifs, mon sentiment d'utilité se renforce. Quand ce sentiment est fort, j'ose davantage. Et ainsi de suite.
- L'antidote à la rumination
Pourquoi l'agentivité protège-t-elle de l'angoisse ? Parce que l'action structure, oriente, ancre dans le présent. L'angoisse, à l'inverse, se nourrit de rumination, d'anticipation catastrophique, de ressassement. Quand j'agis - vraiment, avec intention et attention - je sors de ma tête. Je suis confronté au réel, à ses résistances, à ses réponses. Je ne peux pas ruminer en même temps que je construis, répare, crée, soigne, enseigne.
Paul Watzlawick, théoricien de la communication, affirmait qu'on ne peut pas ne pas communiquer. De même, on ne peut pas ne pas agir - même l'inaction est une forme d'action. Mais l'agentivité, c'est agir *avec intention*, pas subir passivement le cours des choses. C'est ponctuer la séquence des événements en se positionnant comme sujet actif plutôt que comme objet passif.
- Du besoin à la pratique
L'apport de Bandura est de rendre opérationnel ce qui pourrait rester abstrait. Le besoin d'utilité ne se satisfait pas par décret ou par introspection. Il se construit par l'action répétée, par l'accumulation d'expériences de maîtrise, par le feedback du réel. Ce n'est pas "penser qu'on est utile", c'est *faire des choses utiles et en constater les effets*.
Cette perspective est libératrice : elle sort du registre du jugement moral ("tu devrais te sentir utile") pour entrer dans celui de la pratique ("que peux-tu faire aujourd'hui qui te donnera cette expérience ?"). C'est en cela qu'elle est porteuse d'espoir.
Les pièges et dérives
Mais attention. Le sentiment d'utilité, comme tout besoin psychique, peut déraper en pathologie quand il devient rigide, exclusif, désespéré. Il faut examiner les pièges pour mieux les éviter.
- Le paradoxe de la quête désespérée
Cliniquement, on observe un paradoxe cruel : ceux qui cherchent le plus désespérément à se sentir utiles deviennent souvent contre-productifs. Le codépendant qui anticipe tous les besoins de l'autre avant même qu'ils ne s'expriment, le collègue qui s'impose dans tous les projets pour "aider", le parent qui surprotège son enfant au point de l'étouffer - tous cherchent à se sentir indispensables et tous créent, à terme, de la dépendance, du rejet, de l'inefficacité.
Pourquoi ? Parce que leur "utilité" ne sert pas vraiment l'autre, elle sert leur propre besoin de se sentir nécessaires. L'autre le sent, consciemment ou non, et finit par fuir ou se rebeller. Certains ont tellement besoin de se sentir utiles qu'ils deviennent l'équivalent humain d'un spam : techniquement présents, objectivement superflus, subjectivement agaçants.
Le vrai service, l'utilité ajustée, suppose une écoute de l'autre, une conscience de ses besoins réels, et surtout l'acceptation qu'on n'est pas toujours nécessaire. Paradoxalement, ceux qui sont les plus utiles sont ceux qui peuvent tolérer de ne pas l'être tout le temps.
- L'utilité comme tyrannie
Autre dérive : faire de l'utilité une condition d'existence. "Je ne vaux que ce que je produis", "je n'ai le droit d'exister que si je sers à quelque chose". Cette croyance sous-tend le workaholisme, le syndrome du sauveur, l'épuisement professionnel.
On rencontre souvent cette configuration chez des personnalités qui ont intériorisé très tôt qu'elles ne seraient aimées que pour ce qu'elles apportent, pas pour ce qu'elles sont. L'utilité devient alors une monnaie d'échange désespérée contre la reconnaissance et l'amour. Le problème, c'est qu'on ne peut jamais en faire assez. La dette est infinie. L'épuisement guette.
Bergeret parlerait peut-être d'une défense contre l'angoisse abandonnique : "si je suis indispensable, on ne pourra pas me quitter". Mais cette défense est coûteuse. Elle ne laisse aucun répit, aucun espace pour simplement être, sans faire. Elle transforme la vie en performance anxieuse.
- La confusion valeur et fonction
Troisième piège, sociétal celui-là : confondre notre valeur avec notre fonction. Les sociétés productivistes nous poussent dans ce sens. On nous juge à notre CV, notre rendement, notre employabilité. Quand on perd son travail, on dit qu'on "n'a plus rien" - comme si notre emploi épuisait notre identité.
Cette confusion a des conséquences ravageuses. Elle rend insupportable toute période d'inactivité - retraite, maladie, chômage. Elle disqualifie tous ceux qui ne produisent pas selon les critères dominants - personnes handicapées, personnes âgées dépendantes, personnes en situation de précarité. Elle alimente le sentiment d'inutilité et, par extension, la honte et le désespoir.
Or nous ne sommes pas réductibles à notre fonction. Notre valeur en tant qu'êtres humains est inconditionnelle, elle ne dépend pas de notre productivité. Distinguer "ce que je fais" et "ce que je suis" est une nécessité psychique. On peut perdre sa fonction sans perdre sa valeur. On peut être utile de mille manières qui ne passent pas par l'utilité économique.
- Les limites objectives
Dernier point, crucial : ne pas nier les déterminismes et les limites objectives. Tout le monde ne dispose pas des mêmes ressources pour développer son agentivité. Une personne en dépression sévère, par exemple, n'a tout simplement pas l'énergie psychique disponible pour s'engager dans l'action. Lui dire "il suffit d'agir pour aller mieux" relève du déni cruel.
De même, les contextes sociaux, économiques, les discriminations, les handicaps, les traumatismes créent des obstacles réels à l'agentivité. On ne peut pas ignorer ces réalités au nom d'un optimisme béat. L'agentivité n'est pas que affaire de volonté individuelle, elle dépend aussi des possibilités objectives qu'offre l'environnement.
Reconnaître ces limites n'est pas du fatalisme, c'est de la lucidité. Cela permet d'ajuster nos attentes, de chercher des marges de manœuvre réalistes, et d'éviter la culpabilisation toxique de ceux qui ne parviennent pas à "se sentir utiles" parce que leur contexte de vie ne le permet tout simplement pas.
Comment cultiver un sentiment d'utilité sain
Passons maintenant à la dimension pratique. Comment développer un sentiment d'utilité qui nourrisse sans dévorer, qui structure sans rigidifier ?
- Commencer petit : les micro-actions
L'erreur courante est de viser trop grand : "je vais sauver le monde", "je vais révolutionner mon entreprise". Ces projets grandioses échouent souvent et renforcent le sentiment d'impuissance. Bandura insiste sur l'importance des expériences de maîtrise progressives.
Commencez par des actions minuscules dont vous pouvez constater les effets rapidement. Préparer un repas équilibré et le savourer. Ranger un espace qui était en désordre. Répondre attentivement à un message d'un proche. Arroser une plante. Réparer un objet cassé. Ces micro-actions produisent des effets mesurables, immédiats, tangibles.
L'accumulation de ces petites expériences de maîtrise reconstruit peu à peu le sentiment d'efficacité. C'est comme un muscle atrophié qu'on réhabilite doucement. On commence par soulever des poids légers avant d'augmenter progressivement la charge. L'utilité se cultive de même : par petites touches, jour après jour.
- Diversifier les sources
Ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier. Si toute votre utilité repose sur votre travail, que se passe-t-il en cas de licenciement, de retraite, de burnout ? Si elle repose exclusivement sur votre rôle parental, que se passe-t-il quand les enfants partent ?
Diversifiez vos domaines d'investissement : travail, famille, activités associatives, créations personnelles, transmissions de compétences, engagement citoyen, soin à l'environnement, pratiques artistiques ou manuelles... Plus vos sources d'utilité sont variées, plus vous êtes résilient face aux aléas de la vie.
Cette diversification a un autre avantage : elle permet de nourrir différentes dimensions de votre identité. Vous n'êtes pas seulement un professionnel, un parent, un ami. Vous êtes tout cela à la fois, et chaque rôle peut être investi de manière utile.
- Accepter l'imperfection
L'utilité relative vaut mieux que l'inutilité absolue. Vous n'avez pas besoin de changer le monde, de guérir tous les maux, de résoudre toutes les souffrances pour vous sentir légitimement utile. Faire un petit pas dans la bonne direction, c'est déjà beaucoup.
Cette acceptation de l'imperfection protège du découragement. Beaucoup de personnes abandonnent leurs projets utiles parce qu'elles constatent que leur action ne règle pas tout. Mais c'est un critère absurde. Personne n'a ce pouvoir. Ce qui compte, c'est l'orientation, le mouvement, la contribution modeste mais réelle.
Un exemple clinique : une patiente dépressive se reprochait de ne pas être "assez présente" pour ses amis. En thérapie, nous avons redéfini ce qu'était une présence suffisamment bonne - répondre aux messages quand elle le pouvait, même brièvement. Pas besoin d'être toujours disponible 24h/24. Cette redéfinition réaliste lui a permis de se sentir à nouveau utile dans ses amitiés, au lieu de s'enfermer dans la culpabilité et le retrait.
- Distinguer contrôle et influence
Nous ne contrôlons pas tout, mais nous influençons beaucoup. Cette distinction, popularisée par les thérapies cognitivo-comportementales, est fondamentale pour maintenir un sentiment d'agentivité sain.
Je ne contrôle pas si mon enfant réussira sa vie, mais j'influence ses chances en l'éduquant avec attention. Je ne contrôle pas l'issue d'une crise écologique, mais j'influence marginalement les choses par mes choix quotidiens. Je ne contrôle pas si mon action sera reconnue, mais j'influence la probabilité en communiquant clairement.
Accepter qu'on ne contrôle pas tout évite le sentiment de toute-puissance et la culpabilité démesurée en cas d'échec. Reconnaître qu'on influence quand même maintient l'agentivité et le désir d'agir. C'est un équilibre subtil, mais essentiel.
- Des exemples concrets
Quelles actions concrètes nourrissent le sentiment d'utilité ? Voici une liste non exhaustive, pour stimuler votre réflexion :
- Transmission de compétences : enseigner quelque chose que vous savez faire, formellement ou informellement. Mentorat, tutorat, partage de savoir-faire.
- Soin aux autres : écouter un proche en difficulté, accompagner une personne âgée, soutenir un collègue. Attention : sans tomber dans le piège du sauveur.
- Engagement associatif ou citoyen : bénévolat, participation à des projets collectifs, implication dans la vie de la cité.
- Création : écrire, dessiner, composer, construire. Toute création laisse une trace dans le monde, produit quelque chose qui n'existait pas.
- Maintien et soin de l'environnement : jardiner, nettoyer un espace public, trier ses déchets, réparer plutôt que jeter. Ces gestes modestes inscrivent notre action dans le réel.
- Travail bien fait : quelle que soit votre profession, la faire avec conscience et compétence. L'utilité ne réside pas nécessairement dans la grandeur de la tâche, mais dans la qualité de l'exécution.
- Cuisiner : préparer des repas sains pour soi et ses proches. Geste humble, quotidien, mais profondément nourricier au sens propre et figuré.
- Écoute active : simplement être présent à l'autre, sans jugement, sans chercher à tout résoudre. C'est une forme d'utilité souvent sous-estimée.
L'essentiel est de trouver ce qui résonne avec votre tempérament, vos compétences, vos contraintes. Il n'y a pas d'utilité noble et d'utilité indigne. Toute action qui produit du sens pour vous et un effet positif dans le monde mérite d'être valorisée.
- Le rôle du feedback
Bandura insiste sur l'importance du feedback - ces informations qui nous reviennent sur les effets de nos actions. Sans feedback, impossible de savoir si on est efficace, donc impossible de développer le sentiment d'efficacité.
Cherchez activement ce feedback. Demandez à vos proches, vos collègues, les bénéficiaires de vos actions comment ils perçoivent votre contribution. Pas pour quémander des compliments, mais pour ajuster votre action et en mesurer les effets réels.
Apprenez aussi à vous auto-évaluer de manière réaliste. Qu'ai-je accompli aujourd'hui ? Quel effet cela a-t-il eu ? Tenir un journal peut aider : noter chaque jour trois actions utiles accomplies. Cette pratique simple renforce la conscience de sa propre agentivité.
Attention toutefois à ne pas dépendre exclusivement du feedback externe. Certains environnements sont avares en reconnaissance. Si vous attendez toujours qu'on vous dise que vous êtes utile, vous risquez l'épuisement et la frustration. Il faut aussi développer une capacité à reconnaître soi-même la valeur de ses actions, indépendamment du regard d'autrui.
- Créer des boucles de rétroaction positives
Enfin, pensez systémiquement. Comment créer des situations où votre action utile produit des effets qui, en retour, vous encouragent à continuer ? C'est ce qu'on appelle une boucle de rétroaction positive.
Exemple : vous commencez à jardiner. Vous voyez les plantes pousser grâce à vos soins. Cette croissance visible vous encourage à continuer. Vous apprenez, vous progressez, votre jardin s'embellit. Des voisins vous complimentent. Vous leur donnez des conseils. Ils jardinent à leur tour. Le quartier se végétalise. Vous vous sentez partie prenante d'un mouvement positif. Votre sentiment d'utilité s'approfondit.
Ces boucles vertueuses ne se créent pas toujours spontanément. Parfois, il faut les amorcer consciemment : choisir des actions dont on pourra constater les résultats, s'entourer de personnes qui valorisent le type d'utilité qu'on cherche à déployer, s'inscrire dans des collectifs où l'entraide et la reconnaissance mutuelle sont la norme.
L'utilité comme espoir
Revenons à l'intuition initiale : pourquoi le sentiment d'utilité est-il porteur d'espoir ?
Parce que, contrairement à d'autres besoins psychiques fondamentaux - être aimé, être reconnu, être valorisé - qui dépendent largement des autres et échappent en grande partie à notre contrôle, l'agentivité et le sentiment d'utilité relèvent en partie de nous.
On ne peut pas *décider* d'être aimé. On ne peut pas *forcer* les autres à nous reconnaître. Mais on peut *agir* pour se sentir utile. On peut choisir des actions, constater leurs effets, ajuster, recommencer. C'est un domaine où nous disposons d'une marge de manœuvre réelle.
Cette marge de manœuvre est précisément ce qui fonde l'espoir. Pas un espoir naïf du type "tout dépend de moi", mais un espoir réaliste : "je ne suis pas totalement impuissant, je peux faire quelque chose, même modeste, et cela compte".
Face à l'absurde, face à la finitude, face aux multiples sources d'angoisse qui traversent l'existence humaine, l'action utile est une réponse. Elle ne résout pas tout, elle ne supprime pas l'angoisse existentielle, mais elle la rend supportable. Elle donne une direction, un sens, une raison de se lever le matin.
C'est en cela que le sentiment d'utilité est un besoin fondamental : il nous permet de sortir de la position victimaire, de la passivité désespérée, pour retrouver une posture d'agent. Non pas tout-puissant, mais capable. Non pas contrôlant, mais influent. Non pas sauveur du monde, mais contributeur modeste au bien commun.
L'espoir, dans cette perspective, n'est pas l'attente passive que les choses s'arrangent. C'est la conviction active que nous pouvons, à notre échelle, participer à ce que les choses s'arrangent. Ou au moins, à ce qu'elles ne s'arrangent pas trop mal.
Et peut-être, finalement, est-ce là la définition d'une vie réussie : non pas une vie exceptionnelle, admirée, spectaculaire, mais une vie où l'on s'est senti, la plupart du temps, utile à quelque chose ou à quelqu'un. Une vie où l'on a agi plutôt que subi. Une vie où l'on a laissé, ici et là, de petites traces positives.
Ce n'est pas grand-chose, direz-vous. C'est tout, répondrai-je.
Cet article n'a pas la prétention d'épuiser la question du sentiment d'utilité, ni de fournir des recettes miracle. Il vise simplement à ouvrir une réflexion sur un besoin psychique trop souvent négligé, et à suggérer quelques pistes praticables. Si une seule idée vous inspire une action, même minuscule, alors cet article aura été utile. Ce qui, vous en conviendrez, serait satisfaisant.
